Ça bouillonne

Critique | La Frappe de Julien Gaspar-Oliveri | Semaine de la Critique

Deux corps endormis dont les aspérités de la peau laissent entrevoir la grande jeunesse qui sourd de leurs pores. La caméra les parcourt et ne rencontre qu’une chaîne qui habille le cou du garçon, Enzo (Diego Murgia). Probablement un cadeau de baptême, ce détail dit beaucoup de ce qui va se jouer entre lui, son père (Bastien Bouillon) et sa sœur Carla (Romane Fringeli) : un lien familial indéfectible, qui pourtant les enchaîne et ne les quittera jamais. 

Dès l’ouverture, Enzo semble bien installé dans la vie : une copine qui l’aime et dont la famille l’accueille comme s’il en faisait partie, un travail de maraîcher, une voiture, un appartement dont il s’occupe comme un grand. S’il le réaménage, c’est pour accueillir son père qui a fini de purger sa peine pour fraude. Carla, qui n’habite certes plus avec lui, n’est pas si enthousiaste à l’idée de retrouver son paternel. Le film fonctionne par non-dits : le père les a agressés sexuellement, et Enzo est encore dans le déni face à sa sœur qui essaie de lui dire qu’il a besoin de s’éloigner de son prédateur. Si les zooms sur les visages observateurs, notamment de ces deux grands enfants, remplacent avec force toutes explications verbales autour de la situation, le film parfois pèche à vouloir souligner in fine ce qui nous était pourtant évident. 

Famille, je vous tais

Le film réussit à mettre en scène la famille comme collectif, pour mieux percer à jour la trame de fond qui discorde comme les violons (parfois trop présents). Les scènes de repas mettent en place avec brio le dysfonctionnement familial, dont les enfants n’ont pas toujours conscience, comme lorsque Carla raconte aux parents de la copine d’Enzo comment celui-ci a mis feu à la maison, insistant sur la drôlerie de la situation au moment où la voisine est sortie de la maison complètement nue. 

Le trauma est latent dans la manière dont les uns prennent soin des autres. Peu après l’étreinte et les larmes dans les bras de sa copine, comme un enfant, Enzo prend en charge son père qui a pris trop de somnifères. Il lui donne alors une douche, comme il lui avait rasé le crâne plus tôt dans le film, comme un père que le sien n’a jamais été pour lui. À dormir en fœtus à ses côtés, le fils commence alors à recommencer ce que son père lui a fait subir : les gestes se reproduisent, ils disent un rapport à l’enfance.

Le film est fort quand il se passe de mots, car c’est là l’impasse du trauma : ne pas pouvoir se dire. Il transparaît seulement. Jusqu’au moment où le corps devient absolument poreux et éclate en violence, dans un cri d’appel à l’aide, qui transforme en mutisme le choc qui s’exprime enfin, dans le silence d’un regard et d’un sourire, à Carla, avec qui il peut désormais faire front à front.

La Frappe de Julien Gaspar-Oliveri, prochainement au cinéma