La vérité, rien que la vérité

Critique | Soirée d’ouverture de la Quinzaine des cinéastes

Drogue, alcool, lumières stroboscopiques, basses qui tabassent, le Festival de Cannes, ce n’est pas seulement ses films, ses stars, ses paillettes, et toutes ses formes de washing : ce sont aussi ses soirées, dans les villas sur les hauteurs cannoises ou sur la plage à l’horizontale. Elles peuvent être le lieu du réseautage, si l’on aime crier et avoir une oreille en ligne de mire, et l’occasion ainsi de repérer que la fosse triangulaire d’une personne en dit beaucoup sur son tempérament. Plus elle est creusée, plus il faut creuser ; même lecture concernant le tragus qui trahit le langage corporel des interlocuteurices, il peut être plus ou moins proéminent, aigu et obtu, longiligne ou sinueux. 

La soirée de la Quinzaine des cinéastes, consacrée au film d’ouverture Butterfly Jam de Kantemir Balagov ouvrait ses portes à 22H30. Arrivé·es dans la file autour de minuit, nous attendons une trentaine de minutes avant de franchir le seuil et de jouir des consommations gratuites. La file est longue, crée l’illusion d’une hype, il faut qu’elle soit étendue pour montrer son attrait potentiel, car la C-Beach, ce soir-là, c’est the place to be(at). La disposition spatiale est optimale : on emprunte des escaliers, et déjà sur la gauche, le bar, si l’on continue, on reste sur une petite estrade, avec une vue dégagée sur la foule enivrée et dansante, si l’on continue encore, on s’engouffre et on tape du pied, les regards se croisent, les épaules se meuvent, certains empruntent des gestes au breakdance et cassent la démarche, d’autres se contentent de tenir un verre et d’opérer en panoptique, hochant de manière discontinue une tête trop lourde, après tout, elle est déjà remplie d’un nombre incalculable d’images, et ce n’est que mercredi. Et derrière le dj-set, la plage et la mer au loin avec un yacht qui vient parasiter la vue, ou si l’on est salvadorien et déconnecté, colorer notre nuit

La DJ nous renvoie à Enzo – film d’ouverture de la Quinzaine 2025 – avec le choix de mixer Cero39, de l’électro colombienne qui résonne particulièrement avec le mind-set cannois : No Soy Tu Princesa. Freud disait que la fête est un excès permis, voire ordonné, une violation solennelle d’une prohibition. Là encore, en voyant cette chorégraphie humaine, on s’émeut de voir un hédonisme incarné, une nuit pleine et extatique, les promesses d’un lendemain nouveau et d’un horizon dégagé. Mais c’est aussi tout le paradoxe du festivalier cannois : pour être cool, il faut être en soirée, mais pour être cool en soirée il faut parler des films qu’on a vu avec des gens que l’on connaît et croise par hasard. Et surtout : être attentif à la playlist (pour critiquer la soirée dès demain), mais ne pas s’afficher en train de danser sur le dancefloor, au milieu d’heureux élus ayant franchi la ligne de contrôle pour la première fois de leur vie, leur badge toujours autour du cou… Qui a dit que c’était cool d’être cool ?

Il reste une dernière case à cocher du manuel de la bonne soirée cannoise : le retour. Partir à une heure raisonnable est une priorité absolue (il faut rentrer dans la soirée quand elle est déjà bondée, et partir avant qu’elle commence à faire peine). Rentrer vite devient nécessaire — il se met à faire froid, et je vois quoi demain déjà !? Heure conseillée : dodo à trois heures. Se laisser le temps d’un débrief dans le taxi (ou à pied pour les moins chanceuxses), manger la part de quiche laissée en notre honneur par les colocs pas fêtards et décuver tranquillement en écrivant le début d’un édito, bercé par les ronflements de Samir.

Nous ne savons pas encore dans quel état, mais demain nous irons au cinéma.

Remerciements à Catherine Giraud