Petit ballon des grandes histoires

Critique | The Match de Juan Cabral & Santiago Franco | Cannes Première

Par une ouverture écrite, filmée, montée comme une énième publicité footballistique d’Adidas, entremêlant plans léchés d’une falaise des Îles Malouines et apparitions d’anciens joueurs qui présupposent les témoignages de quelques acteurs du fameux match, le tout baigné dans un noir et blanc astiqué, la petitesse formelle est d’emblée perceptible. On sent toute une culture anti-cinématographique chez Cabral et Franco, toute une culture de fan de foot (magnifique pour mille raisons, mais) bien pauvre, malheureusement, pour ce qui relève de l’image et de l’imaginaire environnant. Dans le sport du siècle dernier comme dans l’actuel – et particulièrement dans le monde ultra capitaliste du football –, le spectacle domine les consciences émues et les adeptes passionné·es – j’en suis. Spectateurices, nous sommes noyé·es dans l’univers des musiques épiques (nuits chéries de best-of skills and tricks sur YouTube) et des mythes tantôt occultes (qu’a bien pu dire Materazzi à Zidane en finale de la coupe du monde 2006 ?), tantôt religieux (la main de Dieu). Les poumons pleins de souffles retenus et les peaux qui picotent, les larmes dans les yeux ou les cris délirants, ce cosmos sensoriel bonde d’émotions fortes. Il nous assiège, nous faisant perdre contenance et, avant tout, lucidité cinématographique – bien que cette perte soit remplacée d’un nouveau sens esthétique, propre au football, majoritairement vécu entre copaines, dans un pub ou dans le salon, entre cris et gigotements, toujours sur petit écran.


Salle Debussy, l’écran est grand, trop grand pour nos corps qui ne peuvent se relever de ces sièges dont la disposition bride les mouvements et le symbole empêche les hurlements. The Match raconte celui opposant l’Argentine et l’Angleterre durant la Coupe du Monde 1986 (quart de finale de la mythique main de Dieu). La rudesse du contexte politique entre ces deux pays, durant ces années-là, aurait pu constituer une approche d’impressionnante ampleur, mais l’on se rend compte assez vite que Cabral et Franco sont avant tout des frères adeptes de cris et gigotements, qu’ils pourraient être nos voisins dans le pub et que nous pourrions fêter un but à la quatre-vingt-dixième dans leurs bras, sans à aucun instant médire sur les horreurs de Thatcher ni méditer sur la colonisation et les Malouines. Non, les digressions sont majoritairement footballistiques (la genèse des cartons rouges et jaunes, l’approche tactique de Carlos Bilardo, les choix sportifs d’Olarticoechea). La pertinence y est : accentuer une montée en tension propre aux visionnages de match. Mais les entours de ces divagations, sur grand écran, importunent plus qu’ils ne transportent. Outre les formules lourdes tel « le football ressemble beaucoup à la vie », le film est surchargé d’écrasantes marées d’informations. Déjà un bref contexte géo-politique, un point footballistique des deux équipes, les perturbations de l’institution, de l’effectif, du staff technique, d’où s’ajoutent le concert de Queen en Argentine, les hauteurs des stades durant la Coupe du Monde au Mexique, l’achat malveillant de la célèbre photographie de la « Main de Dieu » et les pressions médiatico-sportives. Il est vrai qu’avec le sport, tout devient signe, tout peut le devenir. Mais lorsque cet état des lieux s’acharne à l’enchaînée, l’espace de réception sature. Économie de l’attention. Par ailleurs, chaque ancien joueur qui témoigne se trouve placé devant la projection des images d’archives et de (probablement) leur première tentative de montage. Leurs regards sont ainsi filmés et font office de plans de coupe réguliers, amplifiant inutilement les différents types d’images. Par là, de temps à autre, entre deux archives, nous nous retrouvons à regarder quelques hommes qui regardent ce que nous venons de voir. Économie de l’attention au cube. Parfois aussi, ils commentent les dires du Maradona interviewé, projeté devant eux. Bavardages carrés. Beaucoup d’histoires pour un ballon rond. Alors évidemment, un jeune ou relativement jeune supporter du PSG adorerait voir un film similaire dans quarante ans – j’en suis. Évidemment, les contemporains du match Argentine-Angleterre auront de quoi combler une soirée Netflix and Chill. Évidemment que les amoureux de foot auront la chair de poule devant The Match. L’impossibilité d’un match nul en quart de finale n’empêche en rien la nullité sur grand écran.

The Match de Juan Cabral & Santiago Franco, prochainement au cinéma.