Critique | Fatherland de Pawel Pawlikowski | Compétition
En compétition du festival de Cannes en 2018, Pawel Pawlikowski entrait en Guerre Froide dans la Pologne de 1949, avec un récit amoureux elliptique, fougueux, musical, qui se déroulait sur quinze ans. On pensait qu’il en avait terminé avec la période, avec le récit historique, ample, puis voilà annoncé le titre de son nouveau projet : 1949. Nous voici en 2026, devant le renommé Fatherland (titre anglais), le cinéaste revient bien en cette année zéro, en Allemagne cette fois-ci : il s’agit ici de Thomas Mann (Hanns Zischler), auréolé du Prix Nobel de Littérature, alors qu’il retourne au pays qu’il a fui durant la guerre pour recevoir des prix littéraires. Avec sa fille Erika (Sandra Hüller) qui lui sert d’interprète et d’assistante, et le fantôme de son fils Klaus (August Diehl), Thomas Mann passe de Francfort à Weimar, du bloc états-unien au soviétique. Le monde d’hier, théorisé par Zweig est déjà révolu, il n’en reste que des ruines, un pays fracturé et divisé par les Alliés. Reste alors le monde de demain à imaginer.
Voyage sans retour
La société allemande de chaque bloc essaie tant bien que mal de faire bonne figure malgré les jeunes fantômes de la guerre, de créer un vase clos, mais les cercles mondains sont les mêmes que durant la guerre, et Érika ne constate qu’une chose : « Il faut imaginer où étaient toutes ces personnes il y a cinq ans ». Dès lors, chaque brèche du réel provoque un véritable choc : une gifle assénée par Erika sur le plus grand comédien nazi, un ancien détenu de Buchenwald qui tente de raconter la cruauté dictatoriale de l’URSS, les petits-enfants de Wagner qui tentent de laver le passé nazi du compositeur sympathisant.
Erika le dit à son frère au téléphone : ce voyage de retour est le dernier de leur père. Les déplacements de Thomas Mann dans la Buick Noire, sarcophage évitant au personnages de se confronter frontalement à l’extérieur, ne font que constater la terrible vérité, le pays est en ruine, les bâtiments encore défigurés : l’Allemagne de Mann n’existe plus. Le noir et blanc et le format 1.33 renforcent l’aspect profondément mortuaire du film, avec toujours la même rigueur de cadre qui caractérisait Cold War, si ce n’est que l’effet recherché est ici inversé : la fixité dans le premier donnait à voir une expression de vie, là où celle de Fatherland fait exhaler la mort par tous les pores. Il est alors totalement envisageable de penser Fatherland comme le revers de la médaille de Cold War (Joanna Kulig joue d’ailleurs un caméo dans Fatherland, qui serait presque à envisager comme une continuité avec son personnage de Cold War) : leurs durées respectives de 1h25 en font un parfait double programme de 3h que l’on intitulera 1949, Année Zéro. Même point de départ avec cette année singulière, des trajectoires totalement différentes, pour aboutir à la même finalité : réunis dans le même plan, une émotion pure est vécue en même temps par un homme et une femme.
Fatherland de Pawel Pawlikowski, prochainement au cinéma

