Oubliez les paroles

Critique | Nagi Notes de Koji Fukada | Compétition

Avec Nagi Notes, Koji Fukada tente de composer une variation des formes de l’amour, de portraiturer les sentiments, mais donne surtout l’impression d’un dispositif abstrait, théorique, et désincarné, où les personnages parlent sans jamais véritablement exister ni dire grand chose. Le film s’organise entièrement autour de cette contradiction, où quelque chose demeure irrévocablement séparé des mots, maintenu hors d’atteinte, dans une zone de retrait que le film ne parvient jamais à traverser. Le cinéaste filme moins les élans que leurs commentaires, moins les êtres que les réceptacles conceptuels d’une cartographie amoureuse.

Yuri, architecte tokyoïte divorcée, rejoint pour quelques jours le village de Nagi afin de rendre visite à son amie Yoriko, sculptrice et sœur de son ancien mari. Autour des deux femmes gravitent plusieurs présences : Yoshihiro, ami d’enfance de Yoriko, veuf, et secrètement amoureux de Yuri ; son fils adolescent engagé dans une relation avec un autre garçon ; et l’ombre persistante de sa défunte épouse, aimée silencieusement par Yoriko durant des années. Le film décline alors plusieurs régimes de l’amour empêché : celui qui n’a jamais pu se dire — deux femmes condamnées à laisser leur passion enfouie et réprimée ; celui qui se précipite vers sa propre idéalisation — les deux adolescents rêvant immédiatement de fuite et de mariage à Taïwan ; celui enfin qui ne repose que sur une image — le veuf tombant amoureux du portrait de Yuri avant même de la connaître. Chez Fukada, l’amour paraît alors toujours déplacé de son objet réel : trop retenu, trop fougueux, trop fantasmé.

À côté de ces contrariétés subsiste une autre relation : l’amitié centrale entre Yuri et Yoriko, résistant contre le temps, la distance, les discordances. Toujours est-il que cette proximité reste  encore et toujours traversée par une retenue. Là se loge la limite du film : dans cette difficulté à faire advenir les corps. Les personnages sont statiques, verbeux, froids, et ne se touchent quasiment jamais. Dès lors, même les rares gestes demeurent insensibles : deux mains adolescentes discrètement serrées sous une table ; Yoriko touchant le visage de Yuri pour travailler son buste en bois. Tout y est comme amorti avant d’avoir lieu, paralysé dans un coton de mollesse.

Le village de Nagi est étonnamment abstrait, à peine traversé par quelques plans extérieurs sans air ni épaisseur, une atmosphère de vide sur fond de tirs bruyants dans la base militaire. Les choix de mise en scène enferment constamment les personnages dans des espaces clos : atelier, maisons, musée ; des confinements soulignant davantage les dialogues à défauts de matières vivantes — à l’image de cet oiseau prisé par les adolescents, perché en haut d’un arbre, que l’on ne discerne pourtant pas : dire plutôt que voir

Rien ne déborde jamais réellement. Même la tentative de fugue des adolescents se dissout aussitôt dans le calme général du récit. L’orage empêchant les deux fugueurs surgit comme un outil narratif, et interrompt une possibilité de mouvement. Koji Fukada préfère constamment l’atténuation à la fracture, le plat à la vague, et produit un cinéma dont la délicatesse finit par neutraliser toute vibration. Nagi Notes pense opaque, voit tempéré, se montre imperméable ; il peine à atteindre la matière sensible.


Nagi Notes de Koji Fukada au cinéma le 7 octobre 2026.