Critique | 9 temples to heaven de Sompot Chidgasornpongse | Quinzaine des cinéastes
Il se pourrait que le cinéma soit un art absolument païen. Tout y est, tout peut y être, tout doit y être passage, ou occasion de, d’intensités : tout y est, doit y être, matière en mouvement et, contrepoint : mise en mouvement de matières, celles inertes d’une drôle d’ekklesia, des corps de spectateurices réunis, contiguës et secrètement liés dans leurs solitudes. Gloire de l’art né après la mort des dieux ; rites et religiosités modernes, toujours et pour toujours absolument modernes, éternel contemporain : nous aussi, nous toutes et tous, nous allons au temple.
Ce second long-métrage de Sompot Chidgasornpongse, lent road trip, s’égrène comme un chapelet. Dès le plan d’ouverture, ce sont les strates de notre regard, de nos sens qui sont interrogées, ou plutôt mises en tension : puisque le film n’interroge pas directement, il montre, présente ; donne à voir, et fait sentir. Oui le cinéma, s’il est un art, est une expérience toute entière sensorielle : s’il faut penser, s’il y a de la matière à cogiter, c’est à partir de, et tout entier dans, la commotion des sens, du corps. Plongé dans l’obscurité, quelques bougies, petites lumières ou précis projecteur nous éclairent (de mémoire, je dirais) un petit bouddha doré. Quelques secondes à peine on le croirait de face, ce coin de lumière dorée en plein centre de l’écran : quelques secondes avant qu’un premier fiat lux éclaire un plus vaste autel, plutôt de trois-quart décalé sur la gauche, dont le coin doré n’était que le morceau central. Troisième temps : c’est toute la pièce qui s’illumine, et une espèce d’enceinte défraîchie grésille sa prière chantée.
Nous suivons une famille de temple en temple, de moine en moine. La première scène où celle-ci apparaît pose d’ailleurs une dissonance charmante : ça ne sera pas seulement une expérience sensorielle nous faisant rouler d’autel en autel, nous laissant à la contemplation. C’est aussi un espèce de drôle, très drôle même, conte morale : certains dialogues pouvant rappeler le Desplechin d’Un conte de Noël (2008) sans l’auto-centralité de l’auteur toutefois ; c’est-à-dire, avec les seules névroses des personnages ici, et les inter-actions qui se jouent entre elles. La doyenne de la famille, la grand-mère, semble ne plus en finir de mourir : ce dernier pèlerinage est en quelque sorte le récit de cette mort omniprésente, déjà-là et toute entière consommée, assumée, pour elle ; mais que le reste de sa famille, ses deux fils, leurs compagnes et enfants, semblent chacun à leur manière, selon leurs affects et conditions sociales respectifs, vouloir repousser, ne jamais paisiblement accueillir. Elle dort quand ils s’énervent : est-il si sérieux de la trainer, elle épuisée, de temple en temple pour la seule raison d’un rêve prémonitoire du patron de l’un des deux fils, celui le plus investi dans le rite ? La prémonition dit 9 temples : et le chiffre 9 doit revenir, avec les 9 membres de la famille présents, 9 pour calibrer aussi l’argent donné aux monastères, etc.
Il y a dans cet aller-retour de la contemplation au conte moral quelque chose du documentaire : du sacramentel, la caméra de Chidgasornpongse choisi de nous livrer toute la réalité matérielle. La lenteur du trajet des pèlerins d’un jour déjà, leurs rapports prosaïques, pétris de non-dits et gestes contradictoires, conflictualités larvées, gap générationnel, etc. Les deux véhicules nécessaires au trajet offrent ainsi deux espaces conversationnels, deux bulles, qui se superposent, contrastent. Mais aussi, au sein des temples, la variété réelle du petit commerce humain, les doctes arrangements entre le réel et la foi, auxquels se livrent les moines. Les grands entrepots dans lesquels s’accumulent les offrandes, où de jeunes moines se dédient au trie des marchandises : espèce de Rungis du don salvateur où s’entreposent parfois (nous l’apprenons à cette occasion, public blanc occidental) les caisses toutes faites, vendues en supermarchés, comme un prêt-à-donner. On ne s’étonnera pas dès lors de la diversité humaine, très humaine, qui s’opère dans l’application de rites – que de toute manière nous ne connaissons que mal, voire pas du tout – d’un temple à l’autre.
Ce qu’il reste, chemin faisant, la grand-mère de moins en moins présente, jusqu’à partir définitivement de ce périple avec ses petits-enfants ; ce sont malgré tout les gestes, et le besoin de cela, qu’ils soient religieux et accomplis avec plus ou moins de foi, ou tout à fait impies : le cinéma de Chidgasornpongse choisit de tous les sacraliser. Il ne s’agit pas d’un cinéma spirituel, ou de la spiritualité ; c’est un cinéma matérialiste, et comme tout bon matérialisme il révèle la part spirituelle de la matière, l’absolu matérialité de nos corps-esprits.
9 temples to heaven de Sompot Chidgasornpongse, au cinéma prochainement

