De-ci de-là Shana

Critique | Shana de Lila Pinell | Quinzaine des cinéastes

Pour rembourser vite l’argent qu’elle a piqué dans la caisse des ventes de shit qu’elle a réalisées pour son copain alors en prison, Shana décide de refourguer la bague qu’elle vient d’hériter de sa grand-mère, sur laquelle trône un somptueux condor serti d’une émeraude. Au début, devant sa copine choquée, elle dit que c’est une blague, bien sûr qu’elle ne va pas vendre cet héritage. Mais la valeur est une notion bien relative : est-ce vraiment par cet anneau dont elle veut se souvenir de mamie ? Autant s’en servir comme d’un don venu du ciel, qui la sortirait vraiment de la merde pour le coup. Alors elle propose à l’amie performeuse intéressée de lui vendre pour 2000€, laquelle lui en propose 500 pas plus, ce qu’elle accepte bien vite, à regret. Un peu plus tard, elle retourne voir sa cliente pour lui racheter la bague, or, elle vient de la revendre à un bijoutier, faute d’utilité pour sa tenue de scène. Mais Shana ne se laisse pas démonter : avec sa copine choquée mais sur qui on peut compter, elles montent un coup dans le magasin et retrouvent le joyau, Shana fait semblant d’accoucher et demande à tout prix d’ouvrir la porte, puis se font la malle. Dans cette course pied nue dans les rues du nord de Paris, Shana échappe à toutes sortes de problèmes : à la police bien sûr, mais aussi à la Howard dans Uncut Gems.

Shana de 5 à 7

Shana (Eva Huault) veut être comme tout le monde. Une fille normale avec son mec, qui fait des activités normales en sortant d’un travail normal. Mais Shana n’est pas promise à la normalité : ses lèvres retouchées (qu’elle requalifie en « bouche pour sucer ») ne plaisent pas à sa famille juive, sa graisse dans le dos irait mieux sur ses fesses estime-t-elle en préparant un grec devant une cliente exaspérée, son couple violent déplaît aux juges (bien qu’ils le soient mutuellement, comme elle l’explique à l’avocate pour la convaincre d’obtenir un parloir)… Quand même, Shana est drôle, très drôle. Malgré elle, Shana est un personnage de cinéma, un premier rôle qui donne de l’italique à son prénom. Shana, c’est la vie de Shana, dans sa trivialité comme dans son désespoir. Un film tout court qui finit au milieu de nulle part, parce que toutes les vies sont redondantes et qu’on a fait le tour de ce à quoi peut ressembler la sienne, et que maintenant il faut la lui laisser vivre, à l’abri des regards — elle nous en a déjà donné assez à voir.

Les déterminismes plombent la vie de Shana, y compris dans son processus de transposition cinématographique. Shana peut-elle échapper au film-sujet, au genre social, au drame imminent dans lequel la vie finit toujours par rattraper la galérienne à laquelle on a fini par s’attacher ? Non, bien sûr que non : l’ombre planante du copain, de sa détention à sa sortie puis ses menaces pour récupérer l’argent de son business, font office de cadre trop sécurisant pour le scénario. Que les financiers, que les producteurices, que les compositeurices et les spectateurices soient rassuré·es : on sait où l’on va. Cela ne doit pas nous empêcher pour autant de voir ce qui dépasse, quand même, des coutures. En à peine un peu plus d’une heure, non, dès la séquence introductive où Shana pète un plomb lorsqu’elle est éliminée de la partie du Loup Garou-chicha qu’elle fait avec les copaines, on fait la rencontre d’une actrice qui compte. 

On martèle son nom pour lui donner l’évidence de ceux des stars qu’on a déjà citées mille fois dans nos cinéphiles : Shana est le premier grand rôle et personnage de la carrière de l’actrice (en prolongation du moyen métrage Le Roi David, avec la même équipe), qu’on espère revoir vite et dans des rôles de premier plan. Il est ici impossible de se tromper — même si c’était le seul rôle qu’elle fût amenée à jouer, l’actrice fait preuve d’un très grand sens du rythme et de la répartie, d’une agressivité combative qui permet les meilleures engueulades (par exemple au téléphone dans le cimetière ou avec sa mère dans la boutique de vêtement). Cela ne s’invente pas, ni ne s’apprend ou se répète. C’est Shana et c’est tout.

Shana de Lila Pinell, au cinéma le 17 juin 2026