Le goût des cendres

Critique | La Gradiva de Marine Atlan | Semaine de la Critique 

La Gradiva de Marine Atlan ouvre son récit sur des photographies de Pompéi : corps et paysages figés dans la cendre, comme si toute mémoire humaine n’existait plus qu’à l’état de traces. Cette entrée en images installe immédiatement la tension centrale du film : entre vie et pétrification, désir et disparition. Pour son premier film, la réalisatrice — surtout connue en tant que cheffe opératrice de L’engloutie (2025) et Les reines du drame (2024) —  suit un groupe de lycéen·es en voyage scolaire à Naples et Pompéi, encadré par leur professeure de latin (Antonia Buresi). Face à elle, iels apparaîsent encore traversé·es par les maladresses, les provocations et les tensions propres à l’adolescence, dans un moment d’éveil sexuel déjà palpable dès les premières scènes du voyage en train. La découverte d’une fresque antique fait alors écho aux dynamiques qui traversent le groupe : tandis que Tonio revendique ouvertement son homosexualité, son meilleur ami James semble au contraire plus hésitant, pris dans une forme de trouble ou de retenue. Or, dans la société antique, les relations entre hommes ne sont pas pensées comme un péché, mais s’inscrivent dans un système codifié par l’âge, le statut social et les rapports de domination. Ces récits historiques ouvrent ainsi des brèches dans l’imaginaire des adolescent·es, sans pour autant apaiser immédiatement leurs propres contradictions ni leurs désirs naissants. 

Cœur de pierres

Les corps de ce groupe sont à peine sortis de l’adolescence. Atlan adopte une sobriété réaliste, au plus près des visages et des peaux pour saisir ces existences encore hésitantes. La sensualité y apparaît dans ses premiers frémissements : brute, maladroite, traversée de blocages et de silences. Corps de pierres. Un motif revient alors comme un point d’intensité : l’œil, lieu du regard et du désir, point d’éveil des sens. Parmi le groupe, Suzanne dessine à l’encre rouge les corps de ses camarades qu’elle observe. Ce geste dit déjà une volonté de fixation, comme si représenter revenait à retenir ce qui menace de fuir. Dans le film, le désir ne libère pas les corps : il les fige et les transforme en formes muséales avant l’évidence de leur disparition.

Les garçons, Tonio et James, occupent massivement l’espace sonore et physique, leur présence formant un bruit continu et presque envahissant. Entre eux circulent rivalités, maladresses, pulsions, où amour et désir se confondent sans jamais se clarifier. Un éveil queer affleure également entre eux, discret et encore instable, qui traverse certains regards et hésitations à peine formulées. Et c’est précisément au moment où ces désirs émergent de manière encore confuse que la visite de Pompéi et de ses moulages agit comme un choc : face aux corps pétrifiés, les adolescent·es font l’expérience troublante d’une proximité avec la mort, comme si leurs propres élans, à peine nés, portaient déjà en eux la conscience d’une fin possible et d’une tragédie à venir. Le volcan traverse le film comme une pulsation souterraine : éruptions, fumées et éclats de pierres composent un monde instable, toujours sur le point de se consumer. 

Chacun cherche alors sa place dans ce système instable. Suzanne ne cherche pas la validation mais à être désirée, sentir peut-être James contre elle ; Tonio interroge ses origines (italiennes) et tente difficilement de se construire à partir de ce déplacement ; James, lui, semble flotter dans le désir des autres — dont celui de sa professeure de latin — sans parvenir à s’y ancrer. Le film dessine ainsi une cartographie fragile des affects, traversée par des tensions et des quêtes d’identité. Malgré la richesse de ses intuitions sur le désir, la mémoire, le pouvoir, la transmission,  La Gradiva laisse pourtant une impression de flottement. Surtout, il reste à distance de ce qu’il semble pourtant chercher : une véritable expérience sensorielle du corps adolescent. Iels s’observent, se scrutent, mais sont rarement traversés par l’action du corps. L’éveil des sensations demeure suspendu, empêché de vibrer jusqu’au bout. Fasciné par les corps pétrifiés de Pompéi, le film finit par épouser leur immobilité et semble à son tour saisi dans un mouvement retenu qui ne parvient jamais pleinement à éclore.

La Gradiva de Marine Atlan, au cinéma le 4 novembre 2026