Critique | Aprile de Nanni Moretti | 1998
Le monde politique, la télévision, la presse écrite, les manifestations, mais aussi les gestes minuscules de la vie quotidienne, préparer un accouchement, parler à son fils à travers le ventre de sa mère, découper des articles de journaux : Nanni Moretti semble vouloir tout faire en même temps. Dans Aprile, il filme un moment où arrivent simultanément la naissance de son fils Pietro, son désir de réaliser, l’Italie qui change politiquement avec l’arrivée de Berlusconi au pouvoir. Accumuler les images lui permet de retenir le monde avant qu’il ne lui échappe, de mettre un peu d’ordre dans une réalité devenue trop instable pour être regardée.
Chez Moretti, filmer est une action névrotique. Il faut voir, enregistrer, comprendre, classer en continu. Devant les coupures de journaux, les fragments de télévision et les événements politiques qui se succèdent, le cinéaste semble chercher une manière de reconfigurer le réel. Tout est matière à filmer, aucune image ne pouvant être abandonnée de peur de manquer quelque chose du monde qui est en train de changer. Face à l’angoisse, Moretti accumule pour mieux faire le tri, pour savoir quels moments captent son regard parmi le flot d’informations. Cette captation permanente accompagne aussi une nouvelle paternité : Pietro naît alors que Moretti cherche à retrouver le désir de réaliser. Élever un enfant et faire un film deviennent deux manières de préparer le futur, de construire quelque chose pour celui qui vient. La naissance coïncide avec une impulsion créative et politique, éminemment de gauche : il faut à tout prix lutter pour l’avenir. Pour accueillir cette nouvelle vie, il faut tenter de rendre le monde un peu plus habitable.
Moretti se filme lui-même, transforme sa propre vie en matière de cinéma. Ce Moretti que l’on voit courir, s’agacer, danser, parler face caméra ou interpeller le monde est à la fois le cinéaste, le personnage et son propre double fictionnel. Le réel est scène, la scène devient commentaire politique, souvent proche du burlesque. Ses colères trouvent leur place dans une mise en scène qui ne cesse de rappeler qu’elles sont aussi comédie et autodérision. Son corps se transforme alors un autre moyen de répondre au ridicule politique, notamment à celui des politiciens. Il gesticule, s’énerve, court, crie, faisant circuler l’irritation autrement, à la manière d’un clown, transformant l’aliénation politique ambiante en mouvement. Quand les images du monde semblent trop absurdes, il met son propre corps en jeu pour leur répondre. Cette ironie permanente sur lui-même se fait alors aussi geste politique : en refusant le sérieux comme posture, Moretti refuse avec lui une certaine idée de la certitude, celle qui prétend savoir une fois pour toutes ce qu’il faudrait penser ou faire. À mesure que la frontière entre ce qui est vécu et ce qui est mis en scène se brouille, le cinéma est l’espace où l’intime et le politique peuvent se rencontrer, où une irritation personnelle peut soudain prendre une dimension collective. Voilà peut-être l’acte politique morettien : faire de son propre corps, de ses névroses et de ses contradictions une manière de regarder le monde et de lui répondre.
Aprile est le portrait d’un cinéaste qui vieillit avec son travail. Moretti se transforme, mûrit, au fil de ses films : du jeune premier énervé de Sogni d’oro au vieux papi trotskysant de Vers un avenir radieux. Ses films changent avec lui, au gré des saisons, des gouvernements et des événements qui traversent l’Italie. Berlusconi au pouvoir hier, Meloni aujourd’hui, mais toujours ce même besoin de se raconter avec les images pour tenter de comprendre ce qui se déroule devant lui. Alors Moretti filme et transforme ses préoccupations en place publique, déclame les lettres qu’il n’a jamais envoyées, expose ses obsessions et ses contradictions. Le cinéma est sa manière de mettre un peu d’ordre dans le réel avant qu’il ne lui échappe. Au milieu de cette agitation politique et intime, retrouver le goût de réaliser devient une manière de recommencer à observer la vie devant soi.
Aprile de Nanni Moretti, ressortie au cinéma le 30 septembre 2026.

