De grands yeux noirs, pour mieux ne rien voir

Critique | Disclosure Day, Steven Spielberg, 2026

Et vous, que feriez-vous si vous aviez la preuve irréfutable que les extraterrestres existent et qu’ils sont entrés en communication avec nos gouvernements depuis des décennies !? Voilà le très bête postulat de départ du nouveau film de Steven Spielberg. D’abord parce que si des aliens avaient la technologie suffisante pour venir jusqu’à nous, ils auraient aussi celle de nous maîtriser — violence du réel que rejette à tout prix le réalisateur, en montrant naïvement les services secrets emprisonner, torturer et tuer de pauvres parents éloignés d’E.T. Ensuite parce que nous n’avons aucune raison, en tant qu’individus, de nous retrouver en possession d’une telle information : Daniel Kellner (Josh O’Connor), le héros du film, n’est pas un citoyen comme les autres, puisqu’il est l’ancien salarié d’une société de mèche avec le gouvernement, qu’il a quitté par éthique en emportant avec lui le secret dans le but de le révéler au monde entier. Question de départ adressée aux technocrates plutôt qu’aux gens normaux donc, dépolitisation bien pratique de la figure du lanceur d’alerte qui ne doutera jamais de son acte puisqu’il n’y a aucune raison de ne pas le faire, accompagnée par une déviation du cadre politique (l’entreprise, ses intérêts privés, sa relation à l’État… tout cela est à peine cité) vers le portrait individualiste, ce microscopique dilemme moral individualiste (dois-je ou non trahir mon entreprise pour dire la vérité ?) sans véritable lien avec la politique ou la situation du monde — que le film refuse de toute manière à raconter. C’est vrai ça, pourquoi parler de la Troisième Guerre Mondiale ou des actes terroristes commis par les États-Unis alors que des images exclusives d’aliens passent sur CNN et consort ?

Comme d’habitude chez Spielberg, l’image en jette à travers les moyens d’une fausse complexité. Un tic de mise en scène revient systématiquement dans Disclosure Day : la caméra recule à toute vitesse avant de s’élever dans le ciel et cadrer en contre-plongée afin de révéler un ensemble invisible du seul point de vue de l’individu. On retrouve à peu près le même dispositif au scénario, puisque le film tarde à révéler ses enjeux véritables, naviguant entre toute une galerie de personnages comprenant Daniel Kellner donc, mais aussi le gentil lanceur d’alerte Hugo Wakefield (Colman Domingo) qui orchestre l’ensemble de l’opération, la gentille présentatrice de la météo Margaret Fairchild (Emily Blunt) qui se retrouve liée aux activistes contre son gré, et le méchant Noah Scanlon (Colin Firth) qui doit les arrêter à tout prix… Surtout, c’est au cœur de ce motif que la machine spielbergienne se dépolitise et s’évide de toute substance : partant de la conclusion et du détail de son choix (une remise en doute de la foi chrétienne, le visage déraillé d’Emily Blunt), les mouvements de recul que réalisent sa caméra ou son scénario lui servent à remonter in fine la vaste machination potentiellement complotiste qui l’a rendue possible. Méthodologie trop simple, douteuse, trompeuse : ainsi, on fait dire ce que l’on veut au réel. Un comble pour ce cinéaste dont on a vanté des décennies durant le brio de ses mouvements de caméra, lui qui l’utilise à l’envers depuis toutes ces années… Film d’espionnage, portrait de lanceurs d’alerte, grande réflexion sur la liberté d’expression, non-film sur les extraterrestres, Spielberg se garde bien de révéler la nature véritable de son jeu (on y verra plus clair avec un plan large qui finit toujours par arriver, à la fin), pensant y trouver là la recette d’une complexité à peu de frais. Elle est en réalité un vilain cache-misère manipulateur — plus simple pour ces garçons de mettre en scène une course-poursuite toute en travellings prestigieux ou d’écrire sur un mode choral que de réaliser un champ/contre-champ émouvant ou un dialogue simple et sincère entre deux personnages pris ensemble de vertige par une révélation qui les dépasse tous deux en même temps. Mais après plus de cinquante ans de carrière, nous l’avons bien compris, ce qui intéresse Spielberg, c’est l’épate.

Naïf, forcément naïf

Il a assez été reproché à Steven Spielberg d’être un réalisateur naïf, sorte d’éternel enfant incapable de tout propos politique conséquent. Jurassic Park plutôt que La Liste de Schindler. Ce serait oublier son remake de West Side Story, surprenant dans la manière qu’il avait de « trop » réactualiser le propos du film originel, en faisant de tous ses personnages des êtres parfaitement au courant de tous les affects qui les traversent et dissertant à leur propos, là où la majesté de Jerome Robbins et Robert Wise tenait à leur manière de présenter de jeunes gens ordinaires traversés par des pulsions, voire presque déresponsabilisés de la violence dont ils étaient les auteurs. C’est aussi pour cela que The Fabelmans agaçait autant : la naïveté est tout aussi empreinte de politique que le reste, et raconte quelque chose de précis quant au mode strictement individualisant, psychologisant, dangereusement psychanalysant, du cinéma de Spielberg — dont on pourrait aussi dire qu’il a tâché l’ensemble de la production hollywoodienne depuis les années 1970 : toujours un cinéma populaire, mais jamais un cinéma du peuple. Un cinéaste démocrate ?

On retrouve intacte cette tension dans Disclosure Day. Lorsque le film présente de premières fausses archives montrant le gouvernement états-unien en train de séquestrer et tuer des extraterrestres (dont on comprend qu’ils sont devenus l’unique et pâle métaphore de « l’Autre » dans le cinéma hollywoodien), son premier réflexe consiste en une fuite et un refuge trouvé dans l’enfance et la religion. Si Daniel réussit à échapper à ses poursuivants une première fois en passant la nuit dans un couvent, cela permet avant tout d’installer un insupportable dialogue entre sa copine-ancienne-bonne-sœur et la mère révérende à propos d’une interprétation biblique de l’existence d’une vie ailleurs. Pareil lorsque le film essaie (très, très difficilement) d’expliquer l’origine des pouvoirs qui touchent Daniel et Margaret à l’aide d’animaux dans un mix peu convainquant, entre Blanche-Neige et les patronus de Harry Potter. C’est encore et toujours la logique psychanalytique, sa nécessité d’en passer par (de remonter à) l’enfance : tout est jouet, peluche (les animaux, les aliens), gadget (le silex aux pouvoirs magiques), traumatisme originel, image viciée d’une Amérique ayant menti à ses propres enfants toutes ces années durant… Le film choisit délibérément d’aborder la question d’un bouleversement politique et philosophique majeur par des prismes aussi réduits qu’ils ne sont effleurés dans le film : l’approche téléologique est lourde et jamais véritablement profonde (une fois exposé, qu’en est-il fait ?), et le processus de révélation de l’information, l’intrigue principale du film, paraît étrangement alambiquée à renfort de courses-poursuites et cascades inutiles à bord d’un train, là où la réalité des moyens de communications actuels annule tous ces fantasmes relatifs à la figure du lanceur d’alerte. Naïveté ultime : croire en 2026 que seuls les médias télévisés traditionnels pourraient annoncer un tel scandale.

Lors de la révélation finale, nous découvrons à la télévision, comme l’ensemble de l’Amérique (du monde), des images en noir et blanc datant des années 1980 dans lesquelles le FBI ramasse le cadavre d’un extraterrestre. Dans le flux mental, un autre régime d’images, invisible à Hollywood, s’impose alors : celui des morts, du génocide à Gaza. Le film ne peut plus tenir en l’état ni consister en autre chose qu’une insoutenable inversion des valeurs. On sait d’ailleurs à la seconde où le lien jaillit qu’il est faux, impensé — jamais Spielberg n’approcherait le réel dans un temps aussi présent, et peut-être vaut-il mieux de fixer une généalogie de cette image de torture dans celles, bien plus télévisuelles il est vrai, d’Abou Grahib. Parce que le temps long est l’un des fondements de son cinéma, mais aussi de son rapport à la politique, on ne se frotte jamais aux événements lorsqu’ils surviennent, mais des années voire des décennies après, une fois le trauma résorbé, le camp des gentils et des méchants tranché, l’opacité résorbée. Alors qu’il aspire à mettre en scène une révélation capable de changer le monde et la manière dont il se perçoit, Disclosure Day se fait surtout le symbole d’une dissimulation à soi-même, la genèse du déni contemporain qui amène l’américain d’aujourd’hui à pleurer le sort d’extraterrestres plutôt que de celui du peuple palestinien. C’est à ce propos que Jane devrait plutôt questionner sa foi, car avant de réfléchir à la révolution théologique apportée par cette vie venue de l’au-delà, elle devrait surtout se demander comment elle en est venue à refuser de (s’émou)voir de la mort systématisée de frères et sœurs vivant ailleurs à quelques kilomètres sur la même planète qu’elle. À ce titre, le film aurait peut-être pu prétendre raconter une vraie et grande Révélation.

Disclosure Day de Steven Spielberg, au cinéma le 10 juin 2026