Critique | The Christophers de Steven Soderbergh | 2026
Brûler les idoles, ou plutôt les sonder. Les toiser, leur rendre leur regard inquisiteur. Et les suivre à la trace, dont Steven Soderbergh ne nous montrera jamais que l’aboutissement, non le parcours sur la toile. Mais quelle est la ligne qui distingue l’œuvre en cours de création de l’œuvre achevée ? Le cinéaste rouvre ainsi l’éternel questionnement sur la valeur d’une œuvre dans un dialogue confinant au monologue, entre une faussaire officiellement restauratrice (n’est-ce pas là la même chose ?) et le vieil artiste Julian Sklar qui ne manque pas d’air mais d’humidité, faute de se mouiller à la création.
Lori (Michaela Coel) est ainsi mandée par les deux héritiers de la vieille croûte (Ian McKellen) pour finir la série des « Christophers » sciemment oubliées par son propriétaire dans le grenier scellé de sa double maison, « musée de Julian Sklar » ou palais de la mémoire d’un homme pétrifié dans, ou par, sa posture d’artiste. Déshérités d’office, les deux « vautours » souhaitent mettre en scène, pre-mortem, la découverte d’œuvres posthumes, pour toucher un million de dollars qu’ils pensent leur être échu. Ce qui fixe l’œuvre dans une forme estimée aboutie, c’est d’abord le prix qu’on lui attribue, plus la spéculation. En réalité, si l’on suit cette logique du marché dans laquelle s’entêtent les futurs ayants droit, l’œuvre est déjà finie avant d’avoir été faite, puisqu’on lui a déjà octroyé un prix, sur la seule garantie de la marque déposée Julian Sklar. Le vieux cynique, lui, n’estime pas que ses œuvres puissent se marchander à quelques centaines de livres dans son vide-grenier-galerie, mais vend sa signature numérique au même prix dans des capsules vidéos du même ordre que les NFT. Alors, est-ce que la valeur fait le prix ou le prix la valeur ?
Soderbergh travaille ainsi en ciselant le scénario, non pas tant pour s’essayer à répondre à ce paradoxe très néolibéral d’experts en art contemporain (Julian aussi a la critique acerbe en bon patriarche des arts, sa posture de jugement étant clairement établie comme celle du patriarcat), que pour donner à voir ce qui s’ébauche sous chaque trait déposé à la surface d’un chef-d’œuvre inconnu : des étrangers qui tissent les liens d’une toile blanche tendue entre eux, sur laquelle chacun projette ses désamours passés pour apprivoiser les démons de l’autre et le rendre à lui-même. Julian, après sa déambulation dans les profondeurs et hauteurs de son heureux bazar, assisté de Lori feignant d’être sage comme une image, ne cherche plus à brûler ses toiles par provocation iconoclaste. Il entend s’essuyer les mains pleines des couleurs de son amertume sur ce qui n’est somme toute que du papier, pour reprendre l’innocente forme toujours inachevée d’un nuage, effet de transparence ultime qui n’existe qu’en contraste de la présence d’autre chose, pour en faire don à Lori, qui peut désormais achever, ou non, son autoportrait grisonnant.
https://www.youtube.com/watch?v=Zv5bLy_d1DA
The Christophers de Steven Soderbergh, au cinéma le 10 juin 2026

