L’instinct de la rumeur inspire la mort

Critique | Affection Affection de Maxime Matray & Alexia Walther | 2026

Des disparitions, des explosions, un braquage et sa fuite. Côte d’Azur, couchers de soleil presque constants, le monde des rêves à la frontière d’un Twin Peaks méditerranéen. Géraldine (jouée par Agathe Bonitzer, froide, rationnelle et perdue dans un monde bizarre aux allures d’un Rivette), contrairement à Dale Cooper, n’est pas agent du FBI, mais employée municipale ; qu’importe ! elle sera le centre de l’enquête. C’est autour d’elle que nombreuses disparitions ont lieu, pour la plupart sans aucun sens. Elles ne perturbent que Géraldine, les autres paraissent gagné·es d’un calme qui ne semble pas convenu. Qu’est-ce qui le semble dans cette diégèse ? Tout n’est qu’opinion, crainte et rumeur. Parfois une mine explose et parfois les cheveux sur la soupe ont le goût délicieux de l’inattendu. Dans ce cosmos, seule la caméra détient la sérénité de ses plans fixes ; l’observation scrupuleuse et méthodique de ce petit monde qui entoure l’héroïne (son collègue, ses ami·es, le conjoint de sa mère, deux démineurs et d’autres gens de passage) ; petit monde détendu malgré l’apocalypse sous-jacente, inévitable. La mort partout, la mort tout le temps.

Des pierres spirituelles, des rêves, des signes et des ascendants. Toute cette panoplie de personnages a ses croyances ; New Age pour la plupart. La force des minéraux, celle des visions et des superstitions, tout grouille sous les lueurs oranges des crépuscules. L’astrologie a son règne. Et c’est toute la puissance d’Affection Affection : étendre un monde sans vérité ni nulle réalité tangible ; rien qu’un fourre-tout mystique et farfelu. C’est la représentation contemporaine d’un besoin propre à notre temps ; un besoin de forces occultes, la nécessité d’un sens, d’un destin – ce sont les dérives des pensées complotistes et les volontés de trouver sens aux creux terribles des fake news. Tout a deux tons, comme une binarité ambiante : le vrai, le faux ; le bien, le mal ; la vie, la mort ; le sens et le non-sens. Comme le jour et la nuit, il ne faut pas laisser de côté les entre-deux jaunis des tombées obscures. Et comme le titre l’indique – Affection Affection –, tout est double sens : la présence et l’absence. Ici, « Affection » : est-ce la tendresse de la maladie ou la possible maladie tendre ? La confusion accompagne son écho et augmente le trouble, le doute, toute l’ambiguïté que mettent en scène Maxime Matray et Alexia Walther ; un doublon comme un autre, filmant comme personne une sensation de mort omniprésente.

Des sermons, des vœux et des phobies. On suit l’instinct de Géraldine, on tente de s’y retrouver. L’idée n’est pas de croire ou non à la possibilité de l’instinct en soi, mais de se laisser porter dans la croyance qu’il nous guidera au sein de la narration aussi perturbée que perturbante. Apprendre à s’accrocher et accepter les bizarreries. Tout commence avec une pièce dans l’eau, anodine et qui ne reviendra que par un rêve au dernier tiers du film. C’est une mise en scène de la paranoïa des alentours. On ne peut prévoir ce qui adviendra, car nous digérons tout juste ce qui vient d’advenir. Seule la mort reste certaine. La force de Affection Affection provient de cette caractéristique. L’étonnement et la stupéfaction guident le visionnage où les hors-champs cachent leurs effets. Dans une scène semblable à un interrogatoire à ciel ouvert, dans un lycée, un, puis deux, puis trois personnages font irruption chacun leur tour dans la séquence. Au commencement, iels n’étaient que trois, avant que la circulation des témoignages et des avis ne grimpent à six interlocuteurices. Seule la caméra se trouve décisionnaire des apparitions. Un jeu d’opacité et de transparence où se blottissent quelques stupéfactions, où rien n’est prévisible ; pourtant tout l’est, puisque l’imprévisible est devenu règle. Quoi de plus intense, au cinéma, que l’irruption fortuite, soudaine, du hors-champ ? C’est le lieu commun des théories du cadre. La rumeur dit qu’elle nous transporte dans un miracle expressionniste où l’image, comme le langage, n’a comme seule règle de ne pas se restreindre. L’optique déformée de la réalité. Il n’y a pas d’explications ; juste des sensations. Et la mort à la toute fin.

Des caméras de surveillance révèlent un sac plastique qui ressemble à un petit chien. C’est du moins ce que, dans une des premières séquences du film, voit le collègue de Géraldine. Affection Affection forge tout un système de biais, de transformations, métamorphoses sans doute de nos souhaits les plus enfouis, cloîtrés dans une société de contrôle généralisé. La formule de Deleuze perdure : créer, c’est refuser le contrôle. Chacun voit ce qu’il veut voir ; chacun croit en ce qu’il veut. Tant qu’il y aura des créations, il y aura de l’affranchissement. Vivons ensemble et nos croyances – même contraires, même paradoxales – se trouveront forces de cohabitation. Il n’y a pas tant à s’obliger à croire, juste à laisser nos troubles vaincre les inquiétudes. Seul·es les inquiets et les inquiètes s’embarrassent de la mort. Laissons toutes les rumeurs tomber dans le caniveau. Il y a la mer et l’horizon, toute l’affection envers l’avenir et l’inconnu.


Affection Affection de Maxime Matray & Alexia Walther, au cinéma le 15 avril 2026