C’est pas parce que c’est vintage que c’est beau

Critique | Le Diable s’habille en Prada 2 de David Frankel | 2026

Qu’est-ce qui a changé depuis le premier film !? C’est à peu près la seule question que se pose Le Diable s’habille en Prada 2, fort impressionné (intéressé) par les recettes de son prédécesseur. Parce que le film, devenu culte depuis, avait pris tout le monde de court à l’époque de sa sortie, à commencer par les industries de la mode et de la presse (de nombreux magazines de mode n’écrivirent même pas dessus à sa sortie). C’était d’ailleurs un paradoxe déjà au cœur de la morale du premier opus : ici, des femmes que le monde prend pour des cruches, sont en réalité aux manettes de l’un des secteurs les plus lucratifs et influents de la planète (cf. le monologue du pull bleu céruléen). Vingt ans plus tard, le monde a bien changé. Il faut se rappeler des prouesses rythmiques et comiques du premier Diable, qui en virevoltant dans le tout New York des années 2000, refaisait le portrait en à peine quelques traits d’une rédac-chef intransigeante (Meryl Streep sous les traits de Miranda Priestly, alter ego de l’indéboulonnable Anna Wintour), et des concepts de fashion week, september issue et autres nuances vestimentaires peu connues du grand public. 

La comparaison joue en la grande défaveur de ce nouvel opus, ni drôle ni rythmé et affreusement mal mis en scène (d’affreux plans de coupes sur New York ou Milan, la multiplication de champs et contre-champs inutiles…). Surtout, le deuxième volet se voit alourdi par son propre impact, l’intérêt que lui portent tous les acteurs qu’il caricature (il n’y a qu’à voir la Une du Vogue US du mois de mai à la gloire de Streep-Wintour, un coup de communication encore impensable il y a vingt ans). Le seul véritable défilé du film auquel on assiste, c’est bien celui des marques, de Spotify à Dior, en passant par Tom Ford et Lady Gaga (qui signe d’ailleurs une apparition et un titre remarquablement inefficaces en succession de l’iconique Vogue de Madonna, rejoué ici aussi pour les plus nostalgiques).

Non non, rien n’a changé

Depuis le premier film, Andrea Sachs (Anne Hathaway) est devenue une grande journaliste adepte de reportages, grands angles et sujets importants. Lorsqu’elle reçoit un prix pour l’un de ses articles, elle apprend par texto son licenciement. À peine a-t-elle le temps de pleurer sur scène et prononcer un discours engagé qu’elle se retrouve parachutée à la tête du service reportage de Runway, là où tout avait commencé. Il est dommage que le film soit hollywoodien, car il tenait là un excellent angle pour cartographier l’évolution d’un journalisme de plus en plus guidé par l’audience et la digitalisation des contenus. Mais Le Diable 2 ne revêt ni faucilles ni marteaux, et laisse de côté les analyses matérialistes, sans doute considérées comme trop peu intéressantes : nous ne parlerons pas de la perte d’information dans le passage de l’écrit à la vidéo, des influenceurs (les grands absents de ce film, étonnamment), des nouvelles formes de dialogue entre luxe et masses (incarnées en France par l’influenceur Lyas). Le comble de ce paradoxe survient dans le rapport que le film entretient au travail, et notamment aux blagues, insultes et violences que Miranda fait subir à ses assistant·es et stagiaires. Dans la perspective du second opus, celles-ci doivent être critiquées : les nouvelles assistantes les pointent du doigt. Elles demeurent pourtant normalisées dans un grand nombre de situations supposées humoristiques (un nouvel assistant est pourtant interdit d’aller aux toilettes par celle qui fait justement la morale à Miranda).

Dans le premier film enfin, Miranda et Emily (Emily Blunt) étaient de véritables grandes méchantes de cinéma, par-delà les préjugés qu’Andrea déconstruisait à l’égard de ce monde au fur et à mesure qu’elle le découvrait. Mais la méchanceté pure semble aussi avoir déserté Le Diable collection printemps-été 2026, en faisant de la patronne une icône d’un temps révolu et de l’ancienne co-assistante d’Andrea une femme avide de pouvoir liée à un nouveau riche, traumatisée par les violences subies par le passé à Runway. Aujourd’hui, toutes les méchantes sont sauvées in extremis par un arc final rédempteur. Parce qu’en fait, Emily voulait devenir copine avec Andrea à la fin du premier film !! Mouais. N’existerait-t-il donc que des personnes bien intentionnées en États-Unis ? C’est en tout cas le point de vue des studios.

La mode passe, Streep reste

Si Le Diable 2 est à ce point peu une affaire de mise en scène, il suscite toutefois de l’intérêt pour le rendez-vous qu’il prend avec Meryl Streep. Son magnétisme est peut-être devenu trop puissant, omniprésent : il est épuisant voire pénible d’assister à un détournement systématique de ces films vers une nouvelle séance de psychanalyse où il ne reste plus qu’à se demander comment va la star hollywoodienne derrière son masque de cinéma. L’actrice a représenté avec force et à deux reprises une directrice de publication engagée auprès de sa rédaction (Le Diable s’habille en Prada (2006-2026), Pentagon Papers en 2017). Dans ce nouvel opus où une figure masculine de pouvoir décède subitement (de vieillesse ?), Meryl Streep incarne au contraire un refus de la mort, physique comme symbolique, qui, à l’image de son personnage et d’Anna Wintour, trouve dans un post suprême à l’international, le doux moyen de conclure en beauté une carrière exceptionnelle. Il se joue dans cette trajectoire sans fin (on ne voit pas vraiment Miranda rendre le tablier) la conviction partagée par ces trois femmes d’un instinct visionnaire dans leur discipline respective. Elles témoignent ainsi d’un véritable amour et savoir-faire pour leur travail (Miranda avoue d’ailleurs à Andrea qu’elle adore travailler), qu’elles ont perfectionné durant des décennies entières pour atteindre l’aura qu’elles ont aujourd’hui. Miranda reproche d’ailleurs dans un geste expéditif à Emily de ne pas posséder cette qualité, décrivant par ce moyen une vision tristement essentialiste et élitiste des hommes et des femmes. La notion de passeur n’existe-t-elle pas dans la mode ?

Les vortex ont un coût. Et en laissant ainsi Miranda/Streep au centre gravitationnel du récit comme de l’écran, on voit clairement où se cache le diable : dans une vision révisionniste du journalisme (tous les gens qu’Andrea croise lui parlent de ses articles de fond qu’ils adorent lire — où sont les populistes et adeptes de TikTok !?) et une régression en matière d’inclusivité (l’affiche est aussi blanche que le film, les minorités sexuelles et ethniques devront se contenter des bords du cadre), quand bien même le marketing du film chanterait son exact contraire. Il ne suffit pas d’avoir une idée pour réussir une suite, il faut aussi avoir du courage et les mains libres. Mais pour cela, il faut peut-être revêtir un survêt plutôt que du Prada ?

Le Diable s’habille en Prada 2 de David Frankel, au cinéma le 29 avril 2026