Critique | Le Jour de son retour de Hong Sang-soo | 2026
Douce mélopée au goût de madeleine, quelques notes de guitare, un rappel, un retour, une entrée connue et reconnue : un nouveau Hong Sang-soo. Suffisamment rare pour être souligné, ce sont deux tasses de café, et non pas d’alcool, qui ouvrent le bal, sur la table qui sépare les deux personnages, à portée de leurs mains. Deux femmes dont l’une (Bae Jeong-su, l’actrice) restera dans chacune des cinq séquences qui constituent le film. Cinq séquences comme cinq duos ou presque ; cinq chapitres aux panneaux chiffrés donc de 1 à 5. Les trois premiers se distinguent des deux suivants tant ceux-là se ressemblent, se copient et ne se singularisent que par minuties. Ce sont trois entretiens de trois journalistes différentes devant la même actrice, et dont la seule évolution pourrait se résumer en : du café à la bière. Le déplacement (l’impulsion ?) vers l’alcool vient de Bae Jeong-su, cette actrice – jouée par Song Sunmi – qui fait son grand retour. Elle tente de faire attention mais, semblant adorer vivre, elle se laisse porter par ses désirs : « C’est réconfortant de boire. La vie est si ennuyeuse. » dit-elle d’ailleurs.
Ces trois premiers segments aux cadrages similaires se déroulent en grande partie dans une brasserie allemande. Là, la vie susurre, voire tape, en hors-champs, laissant des sons résonner plus (un marteau contre un mur, dedans) ou moins (un avion ou une voiture derrière la vitre, dehors) forts. S’entremêlent alors, derrière les dialogues, silences et bruits environnants. Une mélodie de mots et de battements. Aussi, les trois interviews ont comme autre similitude de peu à peu se transmuter en discussions – presque amicales, presque complices. Toutes se concluent sur le même conseil à la jeunesse que réclament de l’exacte même façon les trois journalistes. Ce dernier est des plus simples (donc des plus beaux) : « Aimez-vous ». Sobre et peut-être un peu naïf. Dépouillé, certes, mais essentiel. Aimons-nous, oui, mais est-ce un message ? Pour qui est-il destiné réellement ? La journaliste du deuxième chapitre disait justement au sujet du film dans le film : « Je n’ai pas compris quel était le message. » C’est bien toujours la même angoisse : nous ne pouvons ni ne saurons voir les choses telles qu’elles sont ; tout n’est qu’interprétations. C’est la grande terreur de l’existence.
Aimons
Finalement, les trois duos des trois segments parlent assez peu de cinéma. Il est pourtant la raison d’être de ces échanges. Pas si étonnant puisque, chez Hong Sang-soo (et depuis toujours), le cinéma, c’est la vie (ou inversement). Et il en va pour preuve que dans ces trois premiers segments, le cinéaste de la diégèse, du film dans lequel Bae Jeong-su a jouée, n’apparaît jamais à l’image. Il est relégué hors-champ et n’intervient que pour clore les segments, préciser la fin du temps prévu aux entretiens. À la manière confondante de Hong Sang-soo lui-même, le cinéaste de la diégèse dicte la vie comme il dirait « coupez ! » Il est la règle de l’image-temps. Sa conscience humaine. Son artiste, tout humble pourtant soit-il. Seule la vie peut transpercer le cadre, et le cinéaste – que ce soit effectif ou non – est hors la vie, puisque hors le cadre.
Au cinéma, le rapport universel à l’existence, propre à chaque individu, dépasse le simulacre d’événements particuliers que tente d’imposer l’autre – le cinoche – cette forme hégémonique de l’industrie, de l’oubli de soi, de l’amusement. Hong Sang-soo s’est toujours montré hors ces raisonnements, hors cette illusion. Le Jour de son retour cite à plusieurs reprises le Tao, ce principe philosophique de l’essence même de la réalité, de ce qui est ; imperceptible pour l’humain, au contraire – peut-être – de la caméra. Cette voie, ce chemin, par son actrice, Hong Sang-soo l’emprunte. Une quête impossible, mais une quête à tenter malgré tout. Se rapprocher d’une essence et, par-là, engendrer la vie – devenir graine.
Devenons
À la fin des trois premiers segments, l’actrice fume ou vapote en s’accroupissant. Elle recroqueville son corps en boule, serrant les genoux, collant la terre au plus proche, elle forme une sphère qui semble être une graine. Elle paraît méditer son existence et, ainsi, ses dires : ceux qu’elle vient spontanément de partager aux différentes journalistes. La clarté reste un idéal et ses pensées confuses. Le déplacement de ses réponses au fil de la journée et des trois entretiens, selon le tempérament de l’interlocutrice, selon l’alcool bu, selon finalement tout ce qui, imprécis, fait résonner nos mots, la fait douter de ses paroles. Malheurs des multiples vérités sans aucune absolue, tous compensés dans ces fumées de cigarettes qu’expire la graine au ciel. Des rêveries nébuleuses qui s’envolent et pourtant restent et crispent. Il n’y a peut-être que des mots dénués de sens ; rien de tangible. Alors comment ne pas être trop exigeant avec soi-même ?
C’est là qu’interviennent les deux derniers segments. Le quatrième imprime des textes et le cinquième les rejoue. La reproduction condensée des trois premiers. L’on pense un peu à la Sale Histoire d’Eustache, tout en savant très bien qu’ici seule la fiction est reproductible en fiction, puisque (nous ne le répéterons jamais assez) avec Hong Sang-soo, la vie ne se distingue pas du cinéma et que, quel qu’il soit, il sera toujours et à jamais documentaire. Toute vie est une continuité ; rien ne sert de trop ressasser, il faut avancer. Et puisque l’idéal ne saurait être, les reproductions ne seront qu’exutoires de nos regrets, de nos remords, de nos erreurs enfin lavées. La vie est faite de bévues, car la vie est un théâtre sans souffleurs. Reproduire est une manière de changer ce que l’on aurait voulu changer, ce que l’on aurait souhaité autrement. Quelle vie n’est pas torturée par ses erreurs ? Espérons alors que l’ordinaire ne soit qu’une illusion. Une grande illusion.
« Ça m’a donné matière à réfléchir » disait la première journaliste du premier segment sur le film qu’elle a vu avec l’actrice que nous venons de voir. Il nous faudrait toujours un texte à portée de main, comme un café ou une bière dans l’instance de nous permettre de faire mieux. D’incarner au mieux nos vies. On n’en a qu’une. C’est la terreur du devenir : nos regrettés dires encrés dans des oreilles qui à tout moment, comme une cartouche, peuvent fuir. Il y aura ainsi matière noircie à réfléchir.
Le Jour de son retour de Hong Sang-soo, le 14 octobre 2026 au cinéma

