Compte rendu du festival corsica.doc 2026
Corsica.doc a 20 ans, il est jeune et il est en lutte, comme vous, comme nous !
Jeunes et en lutte ! Alors : lutte jeunesse !
– Joss
Bercé par les remous de la mer, le festival international du film documentaire corsica.doc a fêté ses 20 ans du 5 au 11 octobre au cœur d’Ajaccio, dans une paisible jubilation. Composé d’une section « Nouveaux Talents » qui met en lumière les premiers, deuxièmes ou troisièmes films et d’une section thématique, le geste de programmation se consacre à la diffusion d’un cinéma documentaire de création, engagé et ouvert sur le monde. Vingt ans déjà mais à peine vingt ans dédiés à une profonde attention aux divers regards, aux différentes manières de lutter et tout autant de formes cinématographiques qui en découlent. Alors que les vagues rythment la pensée, que les longs comme les courts se découvrent ensemble, les paroles se lient et tissent progressivement une toile collective.
LUTTE JEUNESSE
Sur L’île au trésor (2018), des tentatives de résistances se meuvent, les corps entrent en friction, l’on joue au chat et à la souris. La thématique de cette année, « Jeunesse », se fait une brèche par le biais d’un Focus Guillaume Brac, avec également au programme Ce n’est qu’un au revoir (2025) et Un pincement au cœur (2025), pour aborder le temps d’une oisiveté à la fois révoltée et soucieuse d’un futur incertain – politiquement, amicalement, amoureusement. Cette jeunesse éternelle dépeinte à l’écran rejoint puissamment l’actualité et accompagne alors les mouvements lycéens qui traversent le pays. Souvent associée aux métamorphoses et à une idée de transition, d’entre-deux, la jeunesse, au cinéma comme dans la rue, se fait vectrice d’un renversement de l’ordre établi, ainsi que le lieu de revendications révolutionnaires pour de meilleures formes de vie. Au sein de son film Le Printemps des enfants sauvages, la cinéaste Tomy Cadic interroge ses parents, les écoute, les confronte par des chuchotements qui n’appartiennent qu’à elle. Elle les rassure, ne leur en veut pas individuellement : ce sont les structures qui rendent les individus malades avant même de naître. L’extractivisme agit aux côtés de l’impérialisme qui se fait camarade du patriarcat, les luttes doivent être intersectionnelles, jamais isolées. Et c’est ainsi que la fiction rejoint le documentaire. Le naturalisme de La Gradiva laisse place aux discussions et préoccupations adolescentes, observe les multiples trajectoires de ses personnages en rendant visible la responsabilité des structures qui finissent par tuer. Alors : lutte jeunesse !
SITUER LE REGARD
« Fonder la capacité de voir à partir des marges ou des profondeurs a une grande importance. Mais cela comporte le sérieux danger d’idéaliser et/ou de s’approprier la vision des moins puissants alors qu’on revendique de voir à partir de leur position. Voir d’en bas ne s’apprend pas facilement et n’est pas sans problème…1 »
Les propositions cinématographiques, chacune à sa manière, offrent des portraits généreux et cherchent à ancrer les personnes filmées dans leurs milieux. L’écueil qui n’est parfois pas évité transparaît aux creux d’images lisses et académiques, proches du reportage, restant au stade de l’observation lointaine, là où la parole tend à empiéter sur le réel. Certains dispositifs dépossèdent leurs sujets de leur agentivité, les reléguant au statut d’objet. Dans le cas de Circoncision (1948) réalisé par Jean Rouch, la violence du geste de l’ethnologue est renforcée par le traitement sonore, une transe enivrante, qui inflige un imaginaire occidental. Comment alors montrer ces films aujourd’hui ? Sans doute à l’aide d’outils esthétiques, critiques et politiques afin de dépasser le simple geste intentionnel de l’auteur (le rituel de la pellicule dans ce cas, lorsque Jean Rouch capture des rituels en ritualisant à son tour l’utilisation de sa caméra). La continuité de ce regard se retrouve dans Relicto de Guillermo Quintero, dans une dimension néocoloniale puisque le cinéaste ne sort jamais de sa vision fantasmée de celleux qu’il tente de filmer. Où alors situer le regard ?
En bas de l’échelle, à travers les trous de la maison (ses fenêtres, ses passages) : avec Saudades Eternas, Emma Boccanfuso circule et laisse circuler les corps et la parole à travers les cadres et nombreux surcadrages, dans toutes les directions. Elle laisse les couleurs s’exposer sur Sueli et sa famille, la télévision sans le son, pour mieux se camoufler et se confondre avec les arbres. De l’intérieur domestique, elle convoque l’extériorité par les récits des sujets qu’elle accompagne en ses plans fixes qui parviennent à leur donner toute leur ampleur. Une écriture collective qui rencontre un tout autre procédé dans With love and rage avec la récupération d’images d’archives de la Women’s Pentagon Action par Bojina Panayotova qui va à la rencontre des femmes présentes lors du mouvement en 1980. Cette mise en lien permet la passation de l’histoire des sorcières, du chant des fantômes et de toutes les femmes, de leurs envies de révolution, de courir vers le précipice, sauter dans le bus comme dans l’eau froide, et ainsi continuer à tisser des toiles au-dessus du précipice. Puis, lorsque la quatrième bougie tombe, dans As I lay dying, Mohammadreza Farzad et Pegah Ahangarani croisent plusieurs récits en les apposant sur des visages arrêtés. À partir d’une vidéo d’une manifestation étudiante à Téhéran en 2009, les cinéastes, en une quinzaine de minutes, réattribuent aux dispersions des silhouettes une narration.
FUTURS SPÉCULATIFS
À partir des débris du présent, nombreux sont les films présentés cette année à corsica.doc à frôler les codes de la science-fiction. Les immeubles aux fenêtres remplies de lumières orangées des cités d’Aulnay-sous-Bois et de Sevran sont survolés dans Swaggers (Olivier Babinet, 2016) comme par des OVNIS sur une composition électronique flottante de Jean-Benoît Dunckel, ouvrant l’espace-temps d’une sorte de mélancolie d’un futur déjà passé. La mise en scène sur-fabriquée, parfois maladroite, accueille onze lycéen·ne·s faisant la représentation d’elleux-même, de ce qu’iels comprennent de leur construction, et exposant leurs envies, par déterminisme, néo-libérales. L’aspect ultra-capitaliste est aussi relaté par Thomas Licata et son directeur de la photographie Hugo Brilmaker à travers Retour à Fukushima, allant sur les traces presque spectrales de la région. Là-bas, le gouvernement japonais fait construire des lotissements afin de repeupler la zone pourtant toujours radioactive. Les becquerels des champignons sont mesurés tandis que les vaches irradiées se prélassent dans les champs contaminés, entendant au loin les messages quotidiens des haut-parleurs que l’on croirait tout droit sortis d’une dystopie.
Le réel s’immisce aussi dans les mondes numériques. Il s’imprime en réalité virtuelle dans Mon oncle Ali et moi pour un retour au pays depuis l’exil. Shabab Mehrabi propose une déambulation dans les rues iraniennes rythmée par les commentaires de l’oncle Ali. La sauvegarde d’espaces physiques, ou de leurs ruines, donne ici un accès sans corps à des lieux qui n’existent déjà plus. Ou qui se retrouvent vidés, à l’instar de Martin pleure (2017) de Jonathan Vinel, à la recherche d’avatars disparus, faisant résonner les échos de la solitude et, déjà, d’une nostalgie numérique.
Restent alors en tête et dans les corps le rythme des applaudissements sur la mémoire du rock, de l’ordre de l’enivrant, du réel qui se fond avec les images, en attendant, patiemment, l’année prochaine, sous l’œil ou la lune de corsica.doc…
- Donna Haraway, « Savoirs situés : question de la science dans le féminisme et privilège de la perspective partielle », in Manifeste cyborg et autres essais, Anthologie établie par Laurence Allard, Delphine Gardey et Nathalie Magnan, Paris, Exils, 2007, p.119. ↩︎

