Critique | Octobre à Paris de Jacques Panijel | 1962
Ne plus se taire, sortir de l’eau et du silence. Il fut un temps pas si lointain où un préfet nommé Papon, avec l’accord du gouvernement de l’époque, imposa un couvre-feu visant exclusivement les français musulmans d’Algérie. Islamophobe, raciste et xénophobe, ce couvre-feu entraîna une grande manifestation pacifique dans les rues de Paris qui – à l’inverse – amena, sous l’ordre d’un certain préfet dont le nom glace le sang, une répression terrible : onze mille arrestations, des dizaines d’assassinats dont de nombreux manifestants jetés dans la Seine après avoir été tabassés. Le mois d’octobre 1961 est celui de ces horreurs. Les révéler, décongeler l’eau de l’épouvante et y trouver du sang. Une flaque de sang coupant Paris.
« À qui les flics ont cassé la gueule parmi vous ? »
Octobre à Paris a instantanément été censuré en 1962 et son réalisateur Jacques Panijel menacé de poursuites. Présenté à Paris en mai 1968, le film ne recevra son visa d’exploitation qu’en 1973, à l’issue d’une grève de la faim de René Vautier. L’existence d’une œuvre suit les désirs d’existence de faits. Ainsi la négation de faits provoque l’inexistence des œuvres. C’est un combat : faire exister des œuvres, ainsi des faits. De là, Octobre à Paris c’est avant tout des témoignages ; les violences, les supplices, les humiliations ; c’est avant tout les dires que l’ordre veut taire. « Ils m’ont descendu à la cave » par exemple, et surtout ce qu’il s’était passé dans ces caves. Des bouteilles, des mains liées, des corps nus, des tortures – le pire de tout, au bout de la langue. L’épouvantable en témoignages.
Panijel a retrouvé des hommes qui avaient échappé de justesse à la mort ; des gens qui avaient été balancés à la Seine et s’en étaient sortis. Il a retrouvé des femmes qui ont suivi ça de loin et des enfants qui ne comprenaient pas. Il est allé repêcher ce que l’état autoritaire avait souhaité couler, donnant la parole à celles et ceux que l’on n’a pas écouté, que l’on n’écoute pas. Il a enregistré comme l’on sauve de la noyade. Des expériences racontées, des photographies, des archives, des reconstitutions, Octobre à Paris est le film politique par excellence. Celui qui ne dit pas mais qui écoute, celui qui montre et regarde. Une forme totale, un vrai geste de cinéma (« La télévision fabrique de l’oubli. Le cinéma fabrique des souvenirs » disait Godard). Un noir et blanc de contraste politique, une scission littérale, une forme filmique révolutionnaire, créative et solide car marginale par la contrainte et la spontanéité, la réactivité.
« On m’avait dit au bled : en France c’est le pays de la liberté, vas-y là-bas, on te fera pas de mal. »
Car au-delà de l’évocation du 17 octobre, le documentaire rend compte des terribles conditions de vie réservées aux algériens installés en France durant ces années. Dans les bidonvilles de Nanterre et Gennevilliers, ces conditions d’habitation qui, elles-mêmes, brutalisent les corps. Là où les violences directes sont de la police, celles indirectes sont de la structure étatique. Il y a un état des lieux dégueulasse et raciste, classiste ; dégueulasse car raciste et classiste. « Qu’est-ce que c’est : dégueulasse ? » demandait Patricia Franchini, dans le premier long-métrage de Godard, un an avant les événements d’Octobre à Paris. Cette stagnation d’un État raciste, d’un pays au système autoritaire et bourgeois qui traverse le temps sans transformations profondes. La flaque persiste jusqu’à nous. L’état des lieux contemporain en est un écho frappant. Et le devoir de mémoire se précise justement dans cette très claire intervalle qui doit absolument permettre de ne pas faire ressurgir les erreurs du passé. Le cinéma fabrique du souvenir, et ce même cinéma doit fabriquer de la solidité idéologique. Il n’y a pas le choix, même à bout de souffle.
Octobre à Paris est aussi dense que court (tout juste 70 minutes). Cette durée mêlée à ce rythme provoque l’intensité nécessaire à la secousse. Nul besoin de 4D pour que le siège frissonne avec nos corps fragilisés par le visionnage. Ces remous agités remontent petit à petit jusqu’à la gorge, nous la nouant, stimulant ce désir de suivre le discours du film et de hurler à notre tour : « À bas le fascisme et la guerre », à bas Papon et l’autoritarisme nationaliste, à bas le néo-fascisme et le libéralisme impérialiste, à bas les préfets racistes et leur police qui leur ressemble ! À la fin du film, le cinéaste demande : « Qu’est-ce qu’il faut donc encore pour que tout le monde comprenne ? ». À la fin, toujours, la police nous rattrape. Allez vous faire foutre.
Octobre à Paris de Jacques Panijel, le 21 octobre 2026, ressortie au cinéma

