Un cinéaste d’hier

Critique | Une femme aujourd’hui de Robert Guédiguian | 2026

Dans les histoires de Guédiguian, cela fait maintenant belle lurette que le cinéaste déploie la narration de ses films sur deux, voire trois générations : des grands-parents aux petits-enfants. Le trio originel formé dans les années 1990 par Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin et Gérard Meylan s’est transformé aujourd’hui en tribu, avec une descendance d’acteur·ices : de passage pour certains (Anaïs Demoustier dans Gloria Mundi ou La Villa, Pierre Niney pour un rôle tertiaire dans Les Neiges du Kilimandjaro), et d’autres déposant définitivement leurs bagages dans le quartier marseillais de l’Estaque, si cher au cinéaste. Ils ont pour noms Grégoire Leprince-Ringuet, Lola Naymark, Robinson Stévenin, et il faudra peut-être ajouter désormais le nom de Marilou Aussilloux. Après un second rôle dans le précédent film de Guédiguian, La Pie Voleuse, elle est désormais Juliette, la femme aujourd’hui éponyme. Un nouveau ici et maintenant pour un cinéaste qui, s’il commence à se faire aussi vieux que sa première génération d’acteurices, tente malgré tout d’être de son temps. 

Le blues d’une businesswoman

Les quelques premières minutes ont de quoi surprendre dans le brossage du personnage principal : Juliette a la trentaine, travaille dans la haute finance dans le quartier de l’Euroméditerrannée au sommet de la tour La Marseillaise (avec vue sur la Bonne Mère depuis son bureau), sa vie réglée comme une partition de musique, accaparée par ses contrats de fusions-acquisitions. Sa vie sentimentale est réduite à quelques plans culs Tinder entre deux longueurs dans sa piscine, et ne laisse place à aucune improvisation. Lors d’une réunion familiale, dans laquelle Juliette retrouve à l’Estaque sa mère et son père, interprété•es par Ariane Ascaride et Gérard Meylan, se fait sentir une idée nouvelle chez le cinéaste marseillais : celle d’une certaine jeunesse qui ne se sentirait pas à sa place dans ce qui fait les plus belles heures du cinéma de Guédiguian, communautaire, à l’idéal volontier communiste. La femme aujourd’hui est une transfuge de classe triste, bourgeoise qui ne veut pas dire son nom, incapable de partager le même langage que ses parents prolétaires (le très drôle « tu sais ce que c’est une deadline ? » d’Ariane Ascaride après une conversation avec sa fille). De cette situation initiale passionnante, vient alors l’élément déclencheur de l’intrigue : Juliette se fait agresser et violer par un collègue de sa boîte lors d’une soirée sur un yacht. S’en suit une profonde dépression, et de nombreux combats avec sa hiérarchie capitaliste qui nie le viol et enterre l’affaire. Juliette démissionne, puis trouve une nouvelle manière de penser ses relations au travail et aux autres via une association d’aides à de jeunes immigrées mineures enceintes, et où elle rencontre Christian (Grégoire Leprince-Ringuet), pour qui elle développe des sentiments amoureux.

Si on avait pu saluer autrefois le travail de Guédiguian sur la caractérisation et la description des conflictualités politiques et sociales de ses personnages (notamment dans leurs rapports de classes), force est de constater qu’ici le résultat demeure très décevant. Passée l’étrange impression que suscite l’empathie que se découvre Juliette pour autrui après s’être faite agressée, le film reste trop souvent en surface de son sujet, laissant le trope comme pur cliché de scénario sur fond de catharsis salvatrice. Après son acte, l’agresseur disparaît (existant seulement hors-champs, ou le temps d’une apparition sans dialogue), et retire avec lui toute possibilité au cinéaste de questionnement ou de dissection de son geste, là où ses précédents films pouvaient prendre à bras le corps l’autopsie morale de personnages profondément négatifs (Gloria Mundi, par exemple). Quant au personnage de Juliette, sa rigidité est symbolisée par un mannequin cadavérique posée sur une chaise de sa chambre, une autre femme figée ici, et sa dépression se dessine par un plan où elle prend sa douche dans une allusion directe avec Bleu de Matisse (sic). Le pire advient durant les dernières minutes, dans la finalité de l’arc narratif dédié à Christian, nice guy et love interest : après avoir perdu patience comme un petit garçon face à Juliette qui ne cède pas à ses avances par rejet traumatique, cette dernière se confie à sa meilleure amie, préférant trouver des excuses à Christian plutôt que de valider le juste raisonnement de Juliette.

En résulte alors un beau sentiment de gâchis, en voyant une potentielle nouvelle variation de la filmographie de Robert Guédiguian, mais dans laquelle la colonne vertébrale est tordue. Tous les autres arcs narratifs reposants sur l’affaire du viol de Juliette (de l’association à la grand-mère algérienne qui révèle, par des lettres, avoir été aussi violée, donnant au film des airs de fatalité, une histoire répétée de génération en génération), les voici contaminés, a minima, par une sensation d’artificialité, dû à la lourdeur du symbolisme déployé. Là où ce trop plein de narration dans les précédents films se tenait comme un principe romanesque de vie qui déborde, il se transforme ici en ficelles mal usinées. Ne reste qu’une scène, la plus belle du film, qui voit un grand-père danser avec Juliette lors de la première réunion familiale sur Time in a Bottle de Jim Croce, où comment raconter par une simple danse la fuite du temps passé, et sa transmission pour les temps futurs. Cela aurait fait une belle histoire. 

Une femme aujourd’hui de Robert Guédiguian, le 21 octobre 2026 au cinéma