Plate lune

Critique | Possible love de Lee Chang-dong | 2026

Un couple prend la voiture avec un enfant en direction d’un enterrement. Aucun contexte n’est encore donné dans cette première séquence : les personnages échangent quelques banalités couvertes par le ronronnement du moteur de la voiture familiale, trahissant une triste routine non élucidée pour l’instant. Derrière ses parents, l’enfant attend, observe leurs nuques en grignotant un paquet de chips. Le sachet-plastique s’envole par la fenêtre, et la caméra, plutôt que de rester avec ces malheureux personnages, s’arrête quelques instants sur la route pour capter cet infime moment : la petite danse nonchalante du plastique au milieu des voitures qui passent, avant de disparaître pour toujours du cadre. Quelques secondes merveilleuses volées à la convention narrative, comme une minuscule poésie tenant du miracle. Malheureusement, le reste du film ne sera pas à la hauteur de cette promesse.

L’ouverture de Possible love regroupe tout ce qui a fait de Lee Chang-dong un cinéaste admirable, bien plus qu’un simple auteur cannois et académique – ce à quoi il a été parfois réduit. Tout ce qu’on peut appeler prétentieusement son « art » tient à sa façon originale de construire des séquences aux ressorts psychologiques d’inspiration romanesques, portant sur la violence de classe et les souvenirs de la dictature militaire en Corée du Sud. Cependant, la conclusion de ces scènes n’est jamais une résolution narrative en soi mais plutôt une déviation vers un élément de second plan, fugace, et sur lequel la caméra s’arrête pour quelques instants évanescents : des mèches de cheveux au sol quand le personnage quitte le cadre dans Secret sunshine, ou le minuscule rayon de soleil s’évaporant contre un mur en pleine scène de sexe dans Burning. Ces éléments anodins, sur lesquels la caméra flottante se pose, portent un véritable mystère poétique et une vanité tout aussi tragique que le drame narratif en cours. Ils en sont l’extension et ne se soumettent pourtant jamais au diktat du récit.

Quand bien même Lee Chang-dong aurait bénéficié d’une liberté d’expression totale dans la création de son œuvre grâce à l’aide financière de Netflix (ironie exaspérante que l’ancien ministre de la culture qu’est Lee, ayant mis en place une loi contre la surexploitation de films hollywoodiens en Corée du Sud, soit obligé de se tourner vers des deniers états-uniens pour faire le film qu’il souhaite) Possible love, en plus de décevoir, témoigne d’un problème pernicieux. Sur le papier, il est la juste continuité des précédents films de Lee Chang-dong : une conflictualité de classe entre deux couples sur fond de création documentaire et de violence policière. N’enlevons pas au film ses qualités, et notamment la justesse de son regard sur le ressentiment de classe dû à l’appropriation bourgeoise d’un traumatisme politique pour en faire œuvre d’art : une femme fortunée souhaite réaliser un documentaire sur un homme ayant subi une violence policière, suite à une grève contre la délocalisation d’une usine, mais sans respecter la subjectivité de celui qui témoigne, et l’emprisonnant, presque malgré elle, dans sa condition de « sujet » d’analyse documentaire. Cette dimension didactique, correspondant à plusieurs interrogations éthiques contemporaines, est la part la plus intéressante du film.

Cette justesse d’analyse prouve en effet la liberté de création laissée à l’auteur. Manque pourtant un regard… Aussi juste soit-elle, la densité explicative étouffe en même temps toute dimension mystérieuse et poétique autrefois présente dans l’œuvre de Lee. Elle laisse place ici à un malheureux appauvrissement de la mise en scène. La précision formelle en vigueur annule tous les écarts rythmiques et temporels qui ont fait la grande ingéniosité de leur auteur, qui combinait le réalisme avec un symbolisme foisonnant. Ici, écrasée par la narration, l’image poétique n’existe plus au profit d’une analyse de classe qui, malgré sa justesse, confine à la platitude.

Dans ses films antérieurs, la raison qui agissait les personnages était toujours flottante – à l’instar de la caméra portée. Si la violence de classe y était perçue comme le fondement de la société coréenne, elle existait dans un monde brumeux et les personnages ne s’y comportaient jamais en totale adéquation avec la réalité physique qui les entourait. Si celle-ci est toujours présente, ce qui faisait l’équilibre du travail de Lee Chang-dong a disparu au profit d’un réalisme psychologique fade, tendant pourtant à la caricature sociale tant le récit semble cousu de fil blanc (en témoigne un personnage de jardinier rendu à une quasi-condition animale, nouant une grossière complicité avec l’enfant).

Le problème du film ne proviendrait peut-être pas de sa liberté d’expression, mais plutôt d’une inspiration que l’on devine en ouverture : le sous-titre de Possible love est « Tu ne convoiteras point. » Allusion directe à un épisode du Décalogue du cinéaste Krzysztof Kieslowski (auquel le film est dédié), on perçoit une ambition du Coréen de marcher dans les pas du réalisateur polonais. Pourtant, autant leurs métaphysiques que leurs approches esthétiques sont éloignées. Lee Chang-dong n’a jamais été un cinéaste du dogme chrétien (il est marxiste d’inspiration bouddhiste), et ne ressort de cet hommage qu’une emphase narrative ne correspondant pas à l’approche subjective de l’auteur. La lisibilité du récit absorbe la fébrilité poétique du monde sensible pour lui préférer une intelligibilité rationnelle. Dès lors, toutes les originalités scéniques se transforment en balourdises, tant leur symbolisme devient ici grossier – en témoigne une tentative d’agression sexuelle mimée en parodie de corrida aux rôles inversés.

Le film se termine sur une stase poétique. Un couple contemple en silence une pleine lune. Mais là encore, un hic : la raison de cette si fragile contemplation est tellement évidente (un souvenir partagé ayant construit leur histoire d’amour) accolée à la thématique narrative, que cette simple image n’a plus aucun relief. Toute possibilité poétique s’annule sur elle-même. Quand, chez Lee, la nature, surface de projection, avait ses raisons que la raison ignorait, dans Possible Love, elle n’est plus qu’étriquée et évidente de lisibilité. Ainsi, paradoxalement, l’amour du titre devient impossible, non plus uniquement à cause de la violence de classe, mais bien parce qu’il n’est ouvert sur aucun brûlant mystère.

Possible love de Lee Chang-dong, le 6 novembre 2026 sur Netflix