Critique | Trilogie Profils paysans (2001-2008) | Dossier Raymond Depardon
D’abord il y a des routes, au bout de ces routes il y a des fermes, et dans ces fermes, des hommes et des femmes. Comme un grand morceau de pays, avec sa terre et son vent, on s’approche des plateaux froids, des vallées profondes, du massif au corps immense. Entre ces collines, là où la chair de terre se plie, là où l’on mélange les tas de foin et de regain et sépare le bon grain de l’ivraie, dans le mou du pataugis, émergent alors les vieillards.
Quelques hameaux de Losera, Nalta-Lèira, Ardécha… une poignée d’habitants, les Brès, Privat, Rouvière… Raymond Depardon, lui qui a quitté la ferme familiale à seize ans, décide, à l’aube du XXIe siècle, de filmer pendant dix ans ces paysans devenus ou déjà amis. Après la méfiance, la confiance. À force d’y revenir, durant plusieurs années, il traverse le temps. Il remet ça, retourne voir ces routines et ces gestes, ceux qu’il faut, exacts, appris avec le tendre du cœur et la dureté du nerf ; des pauvres gestes de bougres. Une patience pour trouver une marche à suivre, bien rodée enfin, huilée comme l’horloge qui nous aide à remuer le café des aurores. Ce tictac qui comble les silences, râpant la nappe en toile cirée. Un long chant grave dans une bouche fermée, puis des coups de voix secs et occitans comme un début de jachère, effleurant, où fleurit la parole. Ou plutôt d’ailleurs comme l’extraction d’une pierre, le dit du berger, rare et brutal.
L’oreille et l’œil à l’aguet, ils sont attentifs à chaque mot, chaque mouvement, chaque chant du monde. Nous les épions. Leurs yeux se lèvent vers la montagne. Et même quand il n’y a plus la vue, l’œil miné par la maladie, même quand les jambes ne se portent plus d’elles-mêmes mais d’une canne en bois, ils continuent d’aller paître sur la montagne, avec chien et cheptel, dans le bon pays, le bon pâturage, avec les oiseaux du soir là-dessus, où le vent bourdonne à en perdre la casquette.
Ces âmes fortes qui trempent leur caractère dans le dur de la vie, battues par leurs veines pleines à craquer les tempes. Pas de pastorale ; le tracas et le souci, vivre avec bien de la peine. Mais « il a bien fallu, vous savez, l’idéal n’existe pas, il faut s’y faire », faire avec, avec ces rides de la peau et de la terre, ce temps qui n’en finit pas de courir. Nos cœurs se souviendront de leur travail, leurs brûlures, leurs nœuds non déliés, leur vie épaisse qui coule dans leurs yeux.

