Éditard | Festival de Cannes 2026 – Mardi 12 mai
« – I tell you one thing.
– Well tell me.
– I’m the only son-of-a-gun this side of the Sun »
Tramps, Otis Redding et Carla Thomas
À mesure que les années passent, Cannes donne moins l’impression d’un empire retranché derrière ses smokings que celle d’un immense organisme nerveux, traversé par les secousses du monde, ses fièvres, ses colères et ses désirs de consolation. Un festival qui, année après année, semble aussi se nourrir de sa propre contradiction : immense machine à fabriquer du désir autant que du ressentiment, temple incandescent où l’on célèbre le cinéma avec une ferveur quasi religieuse tandis qu’au pied des marches, dans l’ombre des robes de luxe et des objectifs nerveux, s’étendent déjà les premières formes de lassitude, d’injustice et d’épuisement.
Après quatorze années loin de Cannes, il fallait sans doute un peu d’inconscience — ou un goût persistant pour les grandes mythologies — pour revenir aujourd’hui avec un édito intitulé Le Retour du roi. Rassurons tout le monde : il n’est question ni de couronne, ni d’armée, ni même de cheval blanc. Seulement d’un critique de cinéma un peu rouillé qui retrouve la Croisette avec quelques nuits blanches d’avance et une fidélité intacte aux salles obscures.
Mais ce retour n’aurait aucun sens en solitaire. S’il devient possible aujourd’hui, c’est grâce à Tsounami et à sa rédaction, avec laquelle j’aurai le plaisir de partager cette traversée cannoise. Pendant toute la durée du festival, la revue sera présente sur tous les fronts — projections, entretiens, analyses, découvertes, débats et nuits trop courtes — avec la curiosité, l’exigence critique et le désir de cinéma qui l’animent depuis ses débuts. Le « roi », au fond, n’est ici qu’un clin d’œil. L’essentiel, lui, reste ailleurs — dans les films, dans le festival, et dans le regard collectif que Tsounami viendra y porter chaque jour.
Et il faut peut-être préciser une chose avant d’aller plus loin : je n’ai encore vu aucun des films de cette sélection. J’écris depuis les annonces, les synopsis, les fragments de conférences de presse, les discours de Thierry Frémaux, les fantasmes critiques déjà projetés sur des œuvres qui n’ont pas encore rencontré leur premier public. Ce texte ne raconte donc pas Cannes 2026 : il rêve encore ce qu’il pourrait être.
Face aux fractures du monde
Cannes, au fond, demeure un monde à part. Sur la Croisette, tout reste excessif, théâtral, presque irréel : les files d’attente interminables devant les salles, les conversations qui s’étirent jusqu’au petit matin comme si la parole pouvait encore sauver quelque chose, les rendez-vous précipités entre producteur·rice·s, cinéastes et journalistes, les fêtes suspendues au-dessus de la Méditerranée, les flashs des photographes qui dévorent les visages pour nourrir les pages « people » de journaux hystériques, et cette étrange sensation que, durant douze jours, le cinéma devient moins une industrie qu’un territoire commun où chacun·e vient déposer sa part d’inquiétude et d’espérance.
Du 12 au 23 mai, la 79e édition du Festival de Cannes tentera justement de répondre à une question qui hante désormais toutes les manifestations culturelles : à quoi bon montrer des films quand le monde paraît chaque jour davantage se désagréger ? La réponse, cette année, semble avoir été pensée comme un manifeste ambigu. Dans son discours d’ouverture de la sélection, Iris Knobloch rappelait que Cannes était né « dans un moment de grande incertitude » et défendait un cinéma capable de « rassembler des films et des artistes du monde entier ». Thierry Frémaux évoquait quant à lui des films parlant « de la vie sur Terre », des guerres, des fractures, du besoin contemporain de communauté. Mais derrière cette idée d’un cinéma capable de réunir des êtres qui ne pensent plus pareil, ne vivent plus pareil, persiste aussi une autre réalité, plus silencieuse : celle d’un monde du cinéma encore profondément organisé autour de ses centres de pouvoir habituels, où certaines voix demeurent reléguées aux marges tandis que d’autres occupent naturellement le cœur du récit.
Cette ligne de fracture est d’ailleurs apparue jusque dans les mots mêmes de Frémaux, évoquant une sélection où « le monde occidental a besoin de douceur » tandis que « les pays du Sud ont besoin de sécurité ». Une formule qui dit peut-être malgré elle la persistance d’un vieux partage symbolique : à l’Occident les récits existentiels, au reste du monde les récits de survie. Derrière le récit d’une mondialisation heureuse du cinéma, les déséquilibres persistent d’ailleurs concrètement : à la Quinzaine des cinéastes, 45 % des films reçus cette année provenaient d’Europe contre seulement 2 % d’Afrique.
Et derrière cette mascarade étincelante, derrière le vacarme des applaudissements mécaniques et le cliquetis incessant des appareils photo, il y a surtout les films — des centaines disséminés entre la Sélection officielle, la Quinzaine des cinéastes, l’ACID, la Semaine de la Critique ou le Marché du Film, comme autant de bouteilles jetées à la mer dans un océan d’images où plus personne n’a véritablement le temps de regarder. Et c’est peut-être cela, le véritable fil conducteur de cette édition 2026 : la nécessité de réapprendre à vivre ensemble dans un monde fragmenté, de réinventer une communauté humaine alors même que tout semble pousser à l’isolement, à la peur ou à la disparition. Qu’ils viennent d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine, du Moyen-Orient, d’Europe ou des États-Unis, les films annoncés cette année paraissent tous traversés par la même obsession : comment continuer à aimer, transmettre, créer ou simplement habiter le monde lorsque celui-ci vacille ?
Atlas des mondes fragiles
À Cannes, on verra ainsi des familles qui se déchirent et se reconstruisent au sein d’exils modernes, des artistes qui tentent de préserver la mémoire d’un peuple à travers des archives oubliées ; des jeunes femmes cherchant à reconquérir leur désir dans des sociétés qui continuent de les enfermer ; ou encore des personnages avançant dans des paysages moraux dévastés, entre violences sociales, désillusions politiques et fantômes historiques. Cette année encore, plusieurs récits prolongeront cette cartographie intime des fractures contemporaines : Dua de Blerta Basholli suivra une adolescente confrontée aux tensions entre le Kosovo et la Serbie ; The Station de Sara Ishaq racontera la solidarité clandestine de femmes dans un pays déchiré par la guerre civile ; tandis que Tin Castle d’Alexander Murphy observera une famille vivant en marge des modèles dominants au sein de la communauté des travellers irlandais.
Cette année, le cinéma mondial semble regarder l’être humain comme un être contradictoire, épuisé, parfois grotesque, souvent perdu, qui continue malgré tout à chercher une lumière dans les couloirs sombres de son époque. Et dans cette sélection 2026, cette lumière surgit souvent là où on ne l’attend plus : dans des corps qui résistent encore à l’effacement, dans des souvenirs sportifs devenus blessures géopolitiques — comme The Game de Juan Cabral et Santiago Franco autour du match Argentine-Angleterre de 1986 après la guerre des Malouines —, dans des territoires ruraux traversés par le temps long, ou dans les récits de survivant·e·s portant encore en eux·elles les ruines de l’Histoire. Elle apparaît aussi dans des figures adolescentes traversant le deuil, la maladie, les héritages familiaux ou les bouleversements politiques sans jamais renoncer totalement à une forme de douceur, comme dans In Waves de Phuong Mai Nguyen ou Adieu monde cruel de Félix de Givry. Cannes 2026 sera aussi profondément hanté par la mémoire. Mémoire des guerres, des révolutions, des combats politiques, des corps disparus. Des films reviendront sur des massacres, des fractures coloniales, des violences d’État ou des traumatismes contemporains que le cinéma tente moins d’expliquer que de rendre humainement supportables. Comme si les cinéastes avaient compris que le rôle du cinéma n’était plus seulement de raconter le monde, mais de recueillir ce qu’il reste de sensible au milieu du vacarme général.
Cette impression se prolonge avec une sélection dominée par les premiers films et les territoires rarement exposés sous les projecteurs cannois. On y découvrira notamment des œuvres venues du Costa Rica, du Rwanda, du Népal, du Soudan ou de Centrafrique, comme si Cannes cherchait désormais moins à confirmer des puissances établies qu’à écouter des voix encore fragiles, inachevées, parfois tremblantes, mais indispensables. Le cinéma y apparaît alors comme un immense atlas émotionnel où les mêmes blessures circulent d’un continent à l’autre : besoin de douceur en Occident, besoin de sécurité ailleurs, nostalgie du collectif presque partout.
Cette volonté de faire émerger des regards encore neufs traverse d’ailleurs plusieurs sections parallèles du festival, où les premiers films occupent une place centrale et où les récits les plus fragiles semblent désormais porter une part essentielle du renouvellement du cinéma mondial. Pendant douze jours, on y croisera des créatures fantastiques, des animaux envahisseurs, des figures burlesques, des documentaires sensuels, des westerns contaminés par le fantastique et des récits volontairement inclassables. Une programmation où le bizarre, le fragile et l’incontrôlable deviennent peut-être les seules réponses possibles à un monde devenu lui-même incompréhensible.
Qui le cinéma regarde-t-il encore ?
Mais derrière les tapis rouges et les cérémonies demeure aussi une autre question, plus politique, que beaucoup éviteront sans doute de formuler trop frontalement : qui a réellement le droit d’occuper le centre du regard mondial ? Car malgré l’immense diversité géographique des films visionnés chaque année, les hiérarchies symboliques persistent. Certains récits continuent d’être célébrés comme universels tandis que d’autres semblent condamnés à n’apparaître qu’à travers la guerre, la pauvreté, l’exil ou la survie. Comme si le cinéma mondial restait encore organisé autour d’un vieux partage entre centre et périphérie. Et pourtant derrière les hiérarchies, les solitudes et les faux-semblants du grand théâtre cannois, subsiste encore ce vieux désir presque enfantin de croire qu’au milieu de la foule, chaque être demeure malgré tout irremplaçable — unique, fragile, obstiné à défendre sa propre lumière face au vacarme du monde.
Alors oui, la Croisette continuera d’exhiber ses excès, ses robes, ses voitures noires, ses vanités et ses faux-semblants. Mais derrière cette façade mondaine subsistera toujours ce mystère un peu douloureux qui accompagne les grands festivals : des centaines d’inconnu·e·s entrant dans une salle obscure avec l’espoir silencieux qu’un film puisse encore les bouleverser assez profondément pour leur redonner, ne serait-ce qu’un instant, le sentiment d’appartenir au même monde — tout en laissant planer cette question plus inconfortable : quels mondes le cinéma choisit-il encore de regarder, et lesquels continue-t-il de maintenir hors champ ?

