Amélie Bonnin : « Pendant des années on donne des coups de pieds dans la porte, donc quand elle s’ouvre, […] on entre »

Entretien avec Amélie Bonnin | Festival de Cannes (un an plus tard)

C’était il y a un an, presque jour pour jour : Partir un jour, le premier long métrage d’Amélie Bonnin ouvrait la 78e édition du Festival de Cannes. Choix audacieux (un premier film franchement franchouillard) qui mit immédiatement sous le feu des projecteurs sa réalisatrice, Amélie Bonnin, avant de passer aux quelques cents autres films présentés durant les dix jours de festivités. Nous n’avions pas eu l’occasion de la rencontrer à l’époque. C’est une occasion manquée que l’on rattrape aujourd’hui, enrichie de l’expérience du grand bain cannois et d’une année à défendre le film partout où on l’a invité. Le rendez-vous est pris sur Google Meet à 9h du matin, les yeux encore collés, les tasses de café tout juste remplies de leur première tournée…

Tsounami : Il y a un an, tu disais être terrifiée par la sélection de Partir un jour en Ouverture du Festival de Cannes. Pourquoi ? Finalement avec le recul, comment l’as-tu vécu ? 

Amélie Bonnin : C’est terrifiant, car le Festival de Cannes, ça reste très opaque : on a l’impression que c’est Thierry Frémaux qui règne dessus, mais finalement on ne sait jamais qui fait quand, quoi, comment. On entend beaucoup de choses dans les semaines qui précèdent les annonces officielles : que notre film va être sélectionné et en fait non… mais en fait oui…. Cela crée beaucoup de souffrances, surtout lorsqu’on a un film fragile qui n’a pas un casting connu ou un discours universel. C’est un enjeu majeur pour ces films d’être sélectionnés en festival, car s’ils ne font qu’une sortie salle, cela devient très compliqué pour eux. Mais il s’agit aussi d’une période difficile pour les cinéastes déjà identifiés : qu’est-ce que ça signifie pour leur cinéma d’être sélectionné ou pas ? Apprendre qu’on a été choisi, c’est évidemment une nouvelle incroyable, mais ça nous place à un endroit étonnant, d’autant plus quand il s’agit d’un premier film. C’est aussi une entrée un peu « pompeuse » qui peut faire peur quant à la façon d’appréhender notre travail. Je ne trouve pas que Partir un Jour était un film fait pour Cannes dans l’idée que je me faisais de Cannes et de son cinéma. Je me suis dit que le retour de bâton pouvait être très violent. 

Tsounami : Le film a l’air d’avoir été bien accueilli ?

AB : Oui, ça s’est très bien passé. Après il n’était pas en Compétition, donc il n’était pas dans un endroit où il prétendait être autre chose que ce qu’il était. Il a donc été compris comme il est et pour ce qu’il est. 

Tsounami : Grâce à sa place en Ouverture, le film a eu accès à une grande portée internationale alors qu’il est plus « franchouillard » que français. Y avait-il une appréhension vis-à-vis de la réaction de ce public international ?

AB : Il faut bien se rendre compte que lorsqu’on fait un film, qui plus est un premier film, l’international ne fait même pas partie de l’équation. Lors de sa conception, on se demandait surtout si on réussirait à sortir le film tout court et dans combien de salles. Je n’avais même pas pensé à l’international. Puis à partir du moment où il y a eu l’annonce cannoise, le film était déjà fini, il était ce qu’il était.

Tsounami : Est-ce que cette sélection a déclenché des ventes internationales ou ce côté trop franco-français a-t-il été un blocage ?

AB : Non, le film s’est super bien exporté à l’étranger ! Lorsqu’on était à Cannes, nous avons eu beaucoup de retours de plusieurs personnes qui venaient de différents pays. Ça s’est très bien vendu et je pense que ça n’aurait pas été le cas sans Cannes. 

Tsounami : Cette sélection a-t-elle changé la suite de tes projets ? Dans l’immédiat ou sur le long terme ?

AB : Je pense qu’elle a tout changé, au moins sur un futur proche. Si on pense à une carrière entière, ça dépend aussi de moi et de ce que je vais proposer. Professionnellement, ce qui a surtout changé, c’est l’attente d’un nouveau projet. Le plus dur quand on fait un film, c’est d’enfoncer des portes, de se faire entendre, de se faire écouter, de rencontrer les bonnes personnes. Cette sélection a complètement débloqué cette étape qui est la plus difficile. Ce qui est paradoxal, c’est que j’étais à Cannes avec plusieurs autres cinéastes de premiers films que je connaissais, donc j’avais l’impression de faire partie de leur groupe. Mais en même temps, la Sélection officielle m’a fait entrer de plein fouet dans la grande cour avec la possibilité d’échanger de façon « normale » avec des cinéastes beaucoup plus aguerris. Ce double mouvement était assez dingue. Il m’a donné accès à des discussions et des échanges d’égale à égale avec des personnes qui ont déjà 5, 6 voire 10 films derrière eux. 

Tsounami : Tu penses à des cinéastes ou à des moments particuliers ?

AB : Rebecca Zlotowski, Sean Baker, Valérie Donzelli, Cédric Klapisch… Des personnes que j’aurai sûrement rencontrées dans ma vie au fil de l’eau, mais là c’était tout le monde d’un coup ! Avec beaucoup de bienveillance et d’écoute. C’est un métier concurrentiel, notamment dans un système de remise de prix, mais pouvoir discuter avec ces cinéastes plusieurs fois durant le festival m’a fait me rendre compte de leur ouverture et de leur gentillesse. Évidemment, c’est plus facile à dire quand on fait également partie des sélectionnés, mais j’ai tout de même trouvé qu’il y avait une envie d’échange qui était très forte. Ça m’a beaucoup apaisé d’avoir ces interlocuteurs quand j’avais des doutes, ça permet de se sentir moins seule. 

Tsounami : Que s’est-il passé pour toi le lendemain du festival, l’été qui a suivi et l’année qui vient de s’écouler ? Es-tu encore dans Partir un Jour ou la page est-elle tournée ?

AB : C’est drôle, j’étais surprise de voir Cannes arriver car je n’ai pas vu passer l’année et je ne comprends pas trop ce qu’il s’est passé pendant. J’ai senti que la page était vraiment tournée après les César. Jusqu’à cette cérémonie, on se sent quand même raccrochée au projet, on accompagne le film même si pour ma part, je ne l’ai pas tant accompagné que ça. C’est en effet une industrie qui nous place face à la contradiction : d’un coup il faut accompagner son film et donc prendre l’avion pour 48h (ce que je ne fais plus depuis plusieurs années). Cela nous place devant des choix professionnels et citoyens qui se mêlent et qui sont assez complexes. Mais on sentait que tout était lié à Partir un jour. Le lendemain des César, je me suis dit « ah ok ça y est, enfin ». On en parlait avec Pauline Loquès (réalisatrice de Nino, ndlr) qui a beaucoup accompagné son film cette année, qui était épuisée et avait hâte que ça se termine. 

Tsounami : Oui, nous avions rencontré Pauline Loquès à Cannes et lors de la sortie de Nino. Elle nous avait aussi parlé de cette fin de course des César et qu’il y avait beaucoup d’accompagnement pour les premiers films comme La Semaine de la Critique ou le César du Meilleur Premier Film, mais qu’après on était un peu « abandonné ».

AB : Oui puis je me rends compte que ce travail de cinéaste, je le commence maintenant. Un premier film, c’est un projet qu’on porte parfois depuis des dizaines d’années sans même savoir que ça donnera un film un jour. Moi qui ne cherchais pas forcément à être cinéaste et qui fonctionne plutôt par « tiens j’ai envie de raconter cette histoire, ça pourrait donner lieu à un film », je ne me suis donc jamais posée en me demandant ce que je pourrai bien raconter dans le prochain. Finalement, cette question d’en faire son métier se pose maintenant. Ca veut dire faire des films à intervalle plus ou moins régulier et c’est la première fois que je commence à blanc un projet. Les premiers films, on y porte des choses qui sont quand même très différentes de ce que l’on porte pour les suivants je pense. 

Tsounami : S’il y a un deuxième film, ce sera de nouveau avec la productrice Sylvie Pialat ?

AB : C’est TopShot Films qui a produit le court-métrage Partir un Jour. Ils ont fait une co-production avec Sylvie Pialat pour le long-métrage. Cette collaboration s’est super bien passée donc l’idée c’est de continuer ensemble avec ces deux structures. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas d’autres projets avec d’autres personnes mais ce n’est pas l’idée. Quand on a la chance de rencontrer des gens avec qui on aime travailler, il vaut mieux continuer. 

Tsounami : Tu ne fais pas que du cinéma, tu es également artiste pluri-disciplinaire. Souhaites-tu continuer sur cette lancée avec de la fiction ou repartir sur du documentaire par exemple ? Ou souhaites-tu revenir à de l’art pictural, des collages, voire mélanger les deux pour faire de l’animation ?

AB : Mon envie c’est de réussir à rester assez ouverte. J’ai toujours cumulé plusieurs boulots pour gagner ma vie et c’est devenu un mode de conditionnement de travailler comme ça. Puisque j’étais payée pour le faire, le tournage de Partir un Jour m’a permis d’arrêter certaines choses. C’était un vrai confort car je commençais un peu à m’éparpiller. En revanche, après Cannes, j’ai senti la tentation de ne finalement faire plus que du cinéma. Mais je m’aperçois que ce n’est pas non plus ce qui me convient, même si ça dépend des étapes : une fois qu’on est lancé à fond, c’est super de ne faire que ça. Cependant, j’ai l’impression que le cerveau continue, lui, de travailler sur d’autres choses en parallèle, être sur plusieurs types de projets me convient donc mieux. Par exemple, faire un documentaire tout en préparant une fiction, ça me convient bien car ça permet d’être plus libre et d’avancer plus rapidement. Un documentaire a ça de génial qu’on peut prendre sa caméra et aller physiquement fabriquer des images tout de suite, là où l’élaboration d’un film de fiction est beaucoup plus longue avec seulement du texte sur un ordinateur pendant des mois avant de pouvoir faire émerger quoi que ce soit de palpable. 

Tsounami : De tous les corps de métier de cette industrie, celui de cinéaste est celui qui passe le moins de temps sur un plateau.

AB : Oui, c’est également le cas quand je réalise des épisodes de séries que je n’ai pas écrit. Même si j’aime toutes les étapes du travail, être sur le plateau, c’est ce que je préfère. Toutes les opportunités pour réaliser sont bonnes pour apprendre et progresser. Aller sur un plateau pour tourner son propre film, une fois tous les trois ans dans le meilleur des cas, je trouve que c’est trop court. Je n’ai pas du tout cette capacité de faire émerger un film par an comme Quentin Dupieux par exemple. 

Tsounami : Question en lien avec Les Reines du drame : la France a la capacité de proposer d’ambitieuses comédies musicales dès les premiers films. La musique a-t-elle été un frein ou un accélérateur au montage financier du film ? Est-ce que tu as peur d’être enfermée dans l’étiquette comédie musicale depuis le succès de Partir un jour ?

AB : Le film venait d’un court-métrage donc on ne nous a pas questionnées : la promesse était claire dès le début et ce n’était pas un sujet. En revanche, le court-métrage a failli ne jamais exister à cause de son genre comédie musicale. C’était le principal obstacle qu’on rencontrait lors de toutes les commissions et étapes de financement. Malheureusement, c’est un blocage difficile à combattre car il est subjectif. On nous disait que le film fonctionnait très bien sans chansons donc pourquoi en mettre ? Que c’était uniquement cosmétique. Avec Dimitri Lucas, le coauteur du film, on ne s’est pas dit d’emblé qu’on voulait faire une comédie musicale. Nous parlons toujours de la forme en même temps que le fond lorsqu’on travaille et au fur et à mesure de l’écriture, l’idée des chansons est arrivée. C’est à ce moment qu’on a eu l’impression de trouver le film, mais on aurait tout aussi bien pu le trouver par un autre biais. Nous n’avons jamais eu l’impression de faire un film de genre donc pour moi c’était assez choquant car je ne pensais pas ce film sous ce prisme. Les chansons ne sont pas un sujet pour moi, ce n’est pas une histoire avec des chansons, c’est la forme même du projet, le film n’existe pas sans cette partie-là. Par exemple, il y a un chien dans le film. Il ne sert pas narrativement le récit mais j’aime bien l’idée qu’il soit là car sa présence est typique de ce genre d’endroit. Personne ne m’a dit « le chien ne sert à rien donc on peut l’enlever ». Les chansons, c’est du même ordre pour moi :  elles font partie de la proposition. S’il n’y avait pas eu le court-métrage, je ne pense pas qu’on aurait pu monter le film. 

Tsounami : Maintenant que tu as fait une comédie musicale, aurais-tu envie d’y revenir ? Ou est-ce que tu as peur d’être enfermée dans l’étiquette comédie musicale depuis le succès de Partir un jour ?

AB : Je pense que j’ai passé l’année à faire ça : essayer de me défaire de ce que qui que ce soit pourrait penser et des attentes des autres (peut-être aussi parce que personne n’attend rien et que tout le monde s’en fout (rires)). Au moment de penser à une nouvelle histoire, au lieu de me demander ce qui m’anime et de chercher la petite flamme, je me retrouve à me demander ce que les gens vont penser du projet. C’est une chose impossible contre laquelle lutter car finalement, on fait bien ce qu’on peut ! Ce qui est sûr, c’est que j’ai pris beaucoup de plaisir à mettre en scène des séquences chantées. C’était très plaisant à écrire, à travailler avec les comédiens et à mettre en image. Ça donne forcément envie d’en refaire. Mais ce qui était très spécifique, c’était le plaisir d’utiliser des chansons populaires, c’est ça qui me plaît. À l’heure actuelle, je ne me vois pas faire une comédie musicale où j’écrirais moi-même les chansons. Je ne pense pas que mon plaisir se situe à cet endroit, il réside plutôt dans le fait d’entremêler les cultures et les différentes façons de s’exprimer. J’ai donc l’impression que la chanson peut tout à fait revenir mais ça prendra forcément une autre forme. Je pense surtout que ce deuxième film doit être fait pour pouvoir faire le troisième. J’ai l’impression que c’est à partir du troisième qu’on va me laisser faire ce dont j’ai envie. 

Tsounami : Ce que tu dis renvoie à la scène où Juliette Armanet chante par texto : il y a cette idée de détournement et de ne pas figer la chose. La musique est un matériau qui peut prendre d’autres formes que le chanté par exemple.

AB : Oui, ça me fait penser au cinéma d’Hazanavicius par exemple. Je me reconnais beaucoup dans ce qu’il fait, hormis son côté détaché, vraiment très ludique. On n’est pas forcément dans l’émotion dans ses projets, alors que moi il y a quelque chose de très émotionnel. Par contre, on sait que c’est un faiseur, il aime fabriquer. Moi je me reconnais là-dedans : que peut-on manipuler pour fabriquer une histoire qui va être ludique à faire ? Une fois qu’on a les ingrédients, comment les utilise-t-on de manière détournée pour leur permettre d’exprimer quelque chose de différent ? Ça c’est vraiment ce que j’aime travailler, oui. 

Tsounami : Votre discours aux César 2023 pour le meilleur court-métrage pour Partir un Jour a beaucoup inspiré (et rassuré) les jeunes artistes et surtout les jeunes femmes artistes. Trois ans après ce discours et tout ce qu’il s’est passé depuis, y a-t-il un mot ou un conseil que tu aimerais dire à ces jeunes femmes artistes aujourd’hui ? 

AB : Le conseil serait le même mais j’ai l’impression que la société a tellement bougé depuis. Au moment de ce discours, il y avait quelque chose de vraiment très puissant qui se passait autour des femmes. C’est toujours le cas mais j’ai l’impression que si j’avais à le refaire en 2026, j’aurai plutôt parlé de l’extrême-droitisation globale de la société. Il faut vraiment qu’on avance là-dessus. Concernant les femmes, je continue de dire qu’il ne faut pas lâcher l’affaire car nous ne sommes pas arrivées sur la question. Il y avait quelque chose de très paradoxal à ce sujet à Cannes avec cette mise en lumière : oui on voit de plus en plus de femmes réaliser des films, mais quand on voit les chiffres, on est encore très loin du compte, il y a plein de choses qui ne sont pas encore en place notamment dans les budgets alloués. En revanche, il y a plus de femmes qui sont mises en lumière de façon assez forte, ça donne l’illusion que tout va bien. Je ne pense pas que ce soit totalement conscient mais ce petit mouchoir rouge agité reste quand même un leur qui est particulier à vivre. En croisant Pauline Loquès et Rebecca Zlotowski à Cannes, on a l’impression que nous prenons plus de place en tant que femmes cinéastes, puis le CNC sort ses chiffres et nous ramène à la réalité. Du coup, on se dit qu’on aurait tendance à baisser la garde et à ne plus en parler, déjà parce qu’on en a marre de parler de notre genre et pas de cinéma, alors qu’il faut justement continuer car rien n’est gagné, encore moins en ce moment où le droit des femmes regressent dans de nombreux pays. 

Tsounami : Justement, il y a un an, tu disais ne pas te sentir capable de faire un film politique malgré le fait que tu sois politisée (tu es notamment la directrice artistique de la revue féministe la Déferlante), que tu préférais parler politique via les sphères intimes et non comme étant un sujet central du film. Avec la dégradation des relations géopolitiques et des droits humains qui s’est accélérée depuis l’année dernière dans le monde, ton opinion a-t-elle changé à ce sujet ?

AB : C’est un tiraillement extrême. On en parle beaucoup dans le milieu. Depuis cette année, je fais partie de la SRF (Société des réalisatrices et réalisateurs de films) et on parlait justement de ce sujet, de l’organisation d’une table ronde sur la porosité entre la société et l’acte de création. Comment gère-t-on ces deux sujets en réussissant à produire de la fiction sans être complètement déconnecté tout en ne se laissant pas gangréner non plus par tout ce qu’il se passe et qui reste paralysant. J’ai l’impression que ma position n’a pas tellement changé (et je pense que les films ne sont pas non plus faits pour ça), je ne suis pas capable de produire une pensée suffisamment en place intellectuellement et suffisamment droite pour faire un truc hyper fort à l’intérieur d’une œuvre. Déjà parce que la société bouge tellement vite qu’on a l’impression que le temps de fabriquer le film, il serait déjà obsolète à sa sortie. 

Après, j’ai l’impression que ce sont des sujets qui peuvent complètement infuser nos films tellement ils font partie de nos vies. Par exemple, dans Partir un Jour, qui n’est pas un film politique, on m’a beaucoup parlé de l’arc de questionnement de garder un enfant à naître ou non (surtout à l’étranger). Le film a été diffusé en Russie et les sous-titres ont été modifiés pour complètement supprimer ce sujet de l’histoire. Des aspects du film peuvent donc devenir des combats politiques sans que ça n’ait été volontariste de ma part. On peut également continuer de raconter des histoires qui font du bien alors même que le monde est en crise. Nous ne sommes pas obligées d’aller voir uniquement des films sur le sujet. Le problème réside aussi dans le fait qu’on se sent complètement hors-sol si on ne parle d’aucun problème de société. J’ai déjà réfléchi à des adaptations ou des faits divers mais Dominik Moll fait déjà ça très bien. J’ai l’impression que chacun est à sa place et pour l’instant, ce n’est pas la mienne. Je n’arrive pas à m’emparer de ça d’une manière que je trouve correcte et efficace.

Tsounami : Vas-tu au Festival de Cannes cette année et si oui, pour quoi faire ?

AB : Oui ! Alice Winocour va recevoir le Prix Alpine le 21 mai et le 22 se déroule une masterclass le matin que je vais animer avec Alice. 

Tsounami : Un an après la surprise de la sélection en ouverture, saurais-tu dire pourquoi ce premier film a été choisi ? Justement pour l’idée de replacer la France au centre du Festival de Cannes ? Avec notamment Bastien Bouillon qui venait de gagner son César et apparaissait dans Monte Cristo en hors compétition cette année-là et Juliette Armanet, la plus française de nos pop stars

AB : C’est une question qu’on m’a beaucoup posée parce que les gens croient qu’on nous explique la raison de notre sélection alors que pas du tout. Il y a pourtant eu une chose : le soir de la projection, quand on était dans la salle, Thierry Frémaux est venu, il m’a serré la main et m’a dit : « Si vous vous demandez pourquoi votre film est là, dites vous que c’est parce qu’il est bon ». Ça m’a fait beaucoup de bien car on pense irrémédiablement en premier lieu à toutes les raisons évoquées au début de l’interview. On m’a même dit, et c’est peut-être en partie vrai, que mon film avait été choisi car il n’était pas trop long et qu’en fin de cérémonie les gens veulent aller manger. Ça aussi ça force l’humilité ! Moi ce que je crois aussi, et Sylvie Pialat qui connaît un peu Thierry Frémaux avec qui elle a parlé du film est d’accord avec moi, c’est que le film est venu toucher chez lui quelque chose de plus intime que ça. Peut-être est-ce lié à la façon et l’endroit où il a grandi, d’où il vient, ce qu’il a traversé. Tout ça, on ne n’y pense pas forcément parce que c’est Thierry Frémaux, mais comme tout le monde, il n’est pas né au Festival de Cannes, il a eu une vie avant, il a quitté l’endroit où il a grandi… J’ai aussi l’impression que c’est une personne très amatrice de chansons populaires, donc le film a dû venir toucher un endroit qui a fonctionné pour lui. Après, je pense aussi que ça permettait de cocher des cases (j’espère autant artistiques qu’opportunistes) en raison de mon genre. Mais ça m’a aussi appris ça : pendant des années on donne des coups de pieds dans la porte, donc quand elle s’ouvre, quelle que soit la raison, on entre quoi.