Entretien avec Bruno Dumont à propos des Roches Rouges
Ce n’est pas tous les jours que l’on discute avec l’un des quelques patrons du cinéma contemporain. En face de notre appréhension, dans le jardin d’un hôtel calme qui dénote de l’électricité cannoise ambiante, nous retrouvons Bruno Dumont en train de terminer l’interview qui nous précède. Au lancement de l’entretien, on découvre un monsieur tranquille et maître de sa parole : il dit peu et calmement, mais il dit aussi tout ce qu’il fallait dire. À l’image de ses films, dont Les Roches Rouges qu’il présentait à la Quinzaine, l’excentricité se marie chez lui à la perfection avec la philosophie…
Tsounami : On pourrait commencer par vous poser la question sur la différence qu’il y a à tourner avec des enfants et des acteurs professionnels.
BD : Professionnels ? C’est à peu près pareil… Les acteurs professionnels, ce sont un peu des enfants. Il n’y a pas tellement de différence…
T : Ils jouent tout le temps en fait, les enfants ?
BD : Oui, puis ils ont une espèce d’insouciance, ils font des caprices. Mais, sur l’échelle humaine, les enfants sont plus petits. Je pense que l’enfant qu’on a été est toujours là d’une certaine façon. C’est pas un état qu’on quitte. Puis, être acteur, c’est un truc d’enfant quoi, c’est pas sérieux.
T : Peut-être qu’il y avait des difficultés particulières à tourner avec des enfants ?
BD : Non… La difficulté, c’est de parvenir à ce qu’ils sont. La difficulté, pour moi, est de comprendre ce qu’ils sont capables de faire et ce qu’ils ne peuvent pas faire. Puisque le film était compliqué à monter, je les ai vus une première fois : Géo (Kaylon Lancel, ndlr) avait trois ans, c’était un peu compliqué. Je me suis rendu compte que je ne pouvais pas tourner comme ça : il n’obéit pas, il partait à droite ou à gauche. Quand on essaie de faire des impros, il ne les fait pas… Un an plus tard, à quatre ans, ça commençait à aller beaucoup mieux, il se prêtait au jeu. Et en même temps, il avait une personnalité qui était la sienne et qui ne correspondait pas au personnage. C’est quelque chose que j’ai arrêté de faire avec les non-professionnels : je ne vais pas leur demander d’épouser les caractères d’un personnage, ce n’est pas leur métier. C’est plus à moi de rapprocher le personnage de la psychologie de l’acteur, c’est à moi de faire ce travail. Donc je l’ai fait en deux-trois ans à force de les rencontrer. C’était un travail de patience au cours duquel le petit Kaylon est devenu le petit Géo. Une fois qu’on a fait ça, c’est déjà pas mal, mais après il doit être capable de jouer de la fiction. Il y a beaucoup d’enfants qui ne savent pas le faire, comme des adultes, à qui on demande de jouer et qui seront tétanisés. Eux, non.
T : Ce travail est-il passé par une période de réécriture du scénario ?
BD : Je n’ai pas écrit, mais dans ma tête en tout cas, le scénario était une vue de l’esprit. C’est toujours une vue de l’esprit. Il faut le rapprocher des capacités de l’acteur, mais cela se fait naturellement. J’ai très vite accepté les acteurs comme étant des personnages. Quand ils arrivaient le matin, c’était eux : c’était Géo, c’était Eve… Après, il fallait les diriger dans la fiction, mais ils savent jouer, donc ils jouent.
T : Ce qui est beau dans le film, c’est que vous les filmez à la fois comme des extraterrestres qui auraient leur propre réalité coupée de celle des humains-adultes, par exemple quand ils font les grimaces, qu’ils embêtent un monsieur ou des choses dont on ne comprend pas le sens…
BD : …comme un enfant.
T : Et en même temps, vous les filmez aussi comme les joyaux les plus précieux de l’humanité, où l’on voit défiler tous les sentiments, comme chez n’importe quels adultes.
BD : Tout à fait. C’est des petits humains. Ils sont petits, mais tout est là, en minuscule, à petite échelle. Tout est présent. Avec le cinéma, on peut venir très près, on peut même agrandir un peu, donner une plus forte proportion. Et c’est vrai que l’évocation des sentiments, la rivalité, la jalousie… On la pressent. Je pense que nous adultes, on la lit tout de suite, donc on va au-delà. Eux, ils amorcent, le spectateur dépasse. Ça, c’est le principe du cinéma. Il suffit de chatouiller un petit peu le spectateur sur des choses qu’il connaît. Quand je tourne, je sais que c’est déjà là, donc je n’ai pas besoin d’appuyer, ni de surjouer ou d’articuler des textes qui feraient qu’on comprenne… Le fait qu’ils soient petits ne posait pas de problème pour faire cette amorce.
T : C’est finalement ce que vous mettez en scène depuis vos premiers films : tout votre cinéma revient à filmer les palettes de l’humanité.
BD : Voilà, toutes les petites notes.
T : Tout vous intéresse dans l’humanité ?
BD : Je pense que le cinéma est là pour filmer la nature humaine, dans toute sa dimension, même celle qu’on ne veut pas voir. Le cinéma est là pour ça, pas pour être déjà filtré par la morale. Il faut montrer à la fois les désirs et la violence. Le cinéma est là pour humaniser, c’est comme un vaccin pour nous purger de nos travers… On est quand même des petits animaux… Ce n’est pas l’éducation qui peut nous faire renoncer à nos travers, c’est les arts. Ils ont une fonction de catharsis, de purgation des âmes en ayant l’expérience de la violence, mais c’est une expérience cinématographique, donc il n’y a pas de danger, on est protégés du sang.
T : Si l’on regarde les films que vous avez réalisés durant cette décennie, il y en a un sur le monde médiatique (France), un de science-fiction (L’Empire), un maintenant avec des enfants… Vous avez montré presque tous les recoins de notre humanité. Pensez-vous qu’il y en aurait un que vous ne seriez pas capable de filmer ?
BD : Il y a des choses que je n’ai plus envie de filmer. Il y a en une distance. Dans la façon dont je filme la sexualité dans L’Empire, ma caméra est très loin et je n’ai plus envie de m’approcher. Pourtant je l’ai fait auparavant, mais une fois que je l’ai fait, c’est bon ! Mais peut-être qu’un jour je vous dirai le contraire et qu’en fait c’est intéressant. Je n’aime pas la moralité, je n’ai pas envie de faire des leçons de morale, des films qui expliquent qu’il faut faire ceci et ne pas faire cela.
T : Vous avez dit que le montage avait été très long.
BD : Le montage financier.
T : Pourquoi ?
BD : Parce que c’est le film contraire à la culture française. Elle ne veut pas ça.
T : Elle ne veut pas de vous ?
BD : Non ! De ce film. Des enfants libres. Ils considèrent que le cinéma est là pour montrer les enfants comme ils doivent être : conformes. C’est une espèce de conformation. On a quand même vu depuis quelques années une sorte de conformation esthétique, c’est-à-dire que les films sont là, comme la culture est là, pour participer à la conformation culturelle. Et les financements sont là pour y participer. Moi, je ne suis pas spécialement dans la conformité. Par exemple, on a entendu au CNC que « ah mais non, les enfants sont trop petits ». Mais qu’est-ce que ça veut dire trop petits ?
T : Les enfants aussi ont le droit d’être mis en scène à cet âge-là au cinéma !
BD : Il y en a qui pensent que non. Parce qu’ils sont trop petits, il faudrait les protéger (il marque un temps, les yeux ahuris, ndlr). C’est ce qu’on entend aujourd’hui avec leurs précautions, précautions, précautions… À force de protéger, vous ne faites pas grand-chose… Et les français ne se rendent même pas compte qu’ils sont en train de fabriquer une censure. D’un côté vous avez la droite, c’est les fachos, et de l’autre côté vous avez la gauche, qui se comportent comme des intégristes. Vous avez la même chose, deux cultures réactionnaires qui, dans le cinéma, constituent une censure. Donc j’ai été faire mon film ailleurs.
T : Cet ailleur, c’est..?
BD : J’ai tourné avec des Portugais, des Espagnols, des Mexicains et des Italiens.
T : Ce que vous dites fait aussi écho à l’actualité directe de ce Festival de Cannes : est-ce que vous pensez vous aussi qu’il y a un verrouillage des imaginaires au travail, avec Vincent Bolloré par exemple ?
BD : Absolument, oui. La France est le pays européen le plus intégriste, qui censure l’imaginaire. La preuve, je suis victime de ça. Quand vous regardez le film… il n’y a pas de quoi ! (rires) Donc il y a une censure morale et esthétique de la culture. Je pense que le changement, c’est que la culture, dont le cinéma, était avant un lieu de transgression, et aujourd’hui devient un lieu de conformation, de rééducation, de redressement.
T : Étroitement relié à sa partie commerciale ?
BD : Non ! Qui est lié à la gauche culturelle ! C’est eux qui veulent ça. À droite, on n’en parle même pas. Ça ne les intéresse pas. Puis eux, ce sont des réactionnaires. Mais je pense qu’il y a, dans cette culture de gauche intellectuelle, une forme réactionnaire aussi. Interdire de filmer… Quand on dit qu’il faut des femmes, pourquoi il faudrait des femmes ? On s’en fout du sexe. Qui va demander que ce soit fait par une femme ? Moi, je m’en fous. Je ne cherche pas à savoir, à regarder en dessous du slip, savoir si c’est une femme ou un homme. Ça me paraît tellement délirant. Les histoires des minorités : bien sûr, ce n’est pas bien d’exclure. Il y a des gens qui sont sous-exposés. Il ne faut pas les surexposer, mais les exposer. C’est-à-dire qu’il faut leur donner des moyens. Ou alors ils doivent eux-mêmes s’exposer. Mais que des gens décident de les surexposer parce qu’ils sont sous-exposés… vous avez des films où vous ne voyez que des minorités dans la distribution. Ça n’a aucun sens. Donc ça perturbe, ça fausse le réel, ça fausse le cinéma en ayant des injonctions d’acteurs, de couleurs, de classes, de tout ce que vous voulez. Ce qu’il faut, c’est surveiller la liberté, que tout le monde y ait accès. Ce n’est pas très compliqué de faire du cinéma non plus.
T : Ce n’est pas compliqué non plus de faire du cinéma sans beaucoup d’argent, finalement.
BD : Aujourd’hui, on a les moyens, avec le numérique, de faire des choses qui ne coûtent pas très cher. Il faut libérer la culture d’une emprise. C’est fait de plein de bonnes intentions, ça je me doute. Ça déborde même de bonnes intentions, et ça crée ce qu’il se passe aujourd’hui.
T : Si on revient sur le plateau du film, est-ce que les enfants vous ont appris des choses sur le tournage, vous ont fait repenser des choses que vous pensiez acquises ?
BD : Oh oui, et comment ! Ce sont des enfants, moi je suis un vieil enfant. Je ne me souviens pas très bien, donc ils me rappellent ce que c’est que d’être un enfant. Ce sont des témoins directs de ce dont j’ai besoin. De la même façon que j’ai besoin des rochers, de l’eau, de la mer, j’ai besoin des enfants. Si je les force, ils ne vont pas être justes, c’est une erreur. Donc il faut que je veille sur l’équilibre de leur jeu. Mais je fais ça très vite, en une prise, déjà, je vois à peu près comment ça va.
T : On a aussi trouvé que la manière dont vous filmiez l’eau de la Côte d’Azur était absolument somptueuse. Avez-vous ressenti quelque chose de différent en filmant cette eau-là plutôt que l’eau de la Côte d’Opale, ou d’ailleurs ?
BD : La Côte d’Opale est grise ! *rires* C’est beau, c’est là… C’est comme les enfants, c’est là. Il suffit de capter la présence de l’eau, des rochers, de la nature. Tout ça, ça commence à se dynamiser ensemble et créer un film.
T : Lors du dernier saut, on penserait presque que l’enfant est porté par une pulsion de mort. Il y a quelque chose de puissant à ce moment-là, où même lui, quand il ressort de l’eau, ne s’imaginait pas la violence de son acte.
BD : On peut penser ça, que ce geste est mystérieux. Pourquoi il saute ? Moi, je filme le mystère, je ne filme pas la réponse, je n’en sais rien. Il n’y a pas de clé qui est cachée. Je pense qu’il y a à la fois une conscience et une inconscience de ce qu’il a fait, parce qu’il est petit. On voit aujourd’hui des enfants qui commettent des actes, qui se désinhibent en quelque sorte. Est-ce qu’ils en ont conscience ? Je ne pense pas. C’est la société qui fabrique ça, le petit héros du film. Je pense qu’il ne s’en rend pas compte. Et puis, on s’aperçoit qu’à la fin, il ne s’est rien passé. On dédramatise. On vous met sous pression, puis quand il sort de l’eau… on ne sait toujours pas.
T : Y-a-t’il eu des effets spéciaux, ou ont-ils vraiment sauté ?
BD : Non, il n’y a que ça ! Il n’y a que des effets. Tout est faux. Il n’y a rien de vrai. Bien évidemment, ils n’étaient pas en danger. Ils ne savent qu’à moitié nager d’ailleurs. C’est une illusion.
T : Y-a-t’il eu des difficultés particulières au montage ? Combien de temps ça a pris ?
BD : C’était très rapide. Dans mon découpage, je n’ai pas beaucoup d’options de couverture par d’autres plans. Mes plans sont storyboardés. Au montage, ça va très vite. Le film a été monté en 15 jours. Après, il y a des effets spéciaux qui demandent du temps. Mais je ne me suis pas posé de questions.
T : Nous avons été très ému de la manière dont vous avez présenté les enfants, la manière dont vous les avez fait applaudir un à un après la séance. Il y avait un vrai lien entre vous. Comment pensez -vous que les enfants vous regardent ? En ami, en adulte, en drôle de monsieur ?
BD : Pour eux, je suis un monsieur. Mais il ne faut pas non plus fantasmer. Ils ne se rendent pas compte de ce qu’ils font, de faire un film.
T : C’est comme un jeu pour eux ?
BD : Oui, il ne faut pas trop penser. Par exemple, la gratification qu’il y a chez les adultes, pour eux ça n’existe pas, c’est trop tôt. Il ne faut pas demander à des enfants d’avoir des émotions d’adultes, de la reconnaissance ou de la gratification. Ils en auront peut-être après, plus tard, mais il ne faut pas fantasmer sur ça. On s’est bien amusés, ils étaient contents. C’était joyeux.
T : Comment les enfants voient le film ?
BD : Je ne sais pas. C’est déjà très compliqué de se voir pour un acteur adulte, car en réalité je pense qu’ils ne se voient pas. L’adulte regarde trop son personnage pour le voir. Donc il ne rentre pas dans le film. Il regarde comment il est fait, comment il est habillé, la tête qu’il a : vous sortez du film et vous vous jugez. C’est plus facile de voir un film où vous n’êtes pas. Mais je pense que les enfants ne se voient pas. Ils sont trop petits. Mais les parents sont vraiment fiers et surpris de voir à quel point leurs enfants jouent bien. Et en même temps, ils me disent : « ils sont tellement comme ça ! »
T : Ce qui est beau dans ce compliment, c’est la nécessité justement de déverrouiller nos imaginaires : ce « jouer bien », c’est un « jouer juste » en réalité. Là où votre film impressionne, c’est dans toutes ces séquences où les enfants font des « trucs » d’enfants que les autres films ne montrent pas.
BD : Quand vous voyez les enfants dans le cinéma français, ce sont des gravures de mode… Ils parlent vachement bien, quand ils disent un truc, c’est hyper réfléchi… C’est ridicule ! Mais c’est ça le cinéma d’aujourd’hui. Ce qu’ils veulent : un truc lisse, conformé et qui donne une belle image.
T : Vous en regardez beaucoup de films d’aujourd’hui ?
BD : Ah bah non… Je ne peux pas regarder ça, c’est pas regardable pour beaucoup… Heureusement qu’il y a de bons cinéastes, mais ils ne sont pas très nombreux… Je ne vais pas vous donner une liste, mais vous les connaissez. Des cinéastes libres quoi, tout simplement. Pas des industriels, ça ne m’intéresse pas du tout. Je pense même que je ne les aime pas. Je leur en veux beaucoup, ils m’ont bien emmerdé quand même. Alors toutes leurs histoires aujourd’hui… ils me font bien marrer. Moi, j’étais déjà sur la liste rouge de Canal+ puisque je n’avais pas leur argent ! *rires*
Les Roches rouges de Bruno Dumont, le 23 septembre au cinéma
Entretien réalisé par Nicolas Moreno et Safa Hammad,
À Cannes, le 21 mai 2026

